Yeşim Ustaoğlu, réalisatrice engagée
Entre le tournage de Aller vers le Soleil et celui de La Boîte de Pandore, il s'est écoulé presque dix ans. Dix ans pendant lesquels Yeşim Ustaoğlu s'est imposée comme l'une des figures incontournables du cinéma turc, artiste engagée qui n'hésite pas à évoquer frontalement les périodes taboues de l'histoire de son pays (le conflit turco-kurde, le génocide turc contre les Grecs Pontiques...).
Le poids de l'indifférence
Au Magic Cinéma de Bobigny, où la réalisatrice vient présenter Aller vers le soleil (1999), son deuxième long-métrage, l'émotion est palpable. Le film raconte l'histoire d'une amitié entre un turc et un kurde, dans un pays marqué par le poids du silence, la menace sourde d'un système répressif omniprésent et les stigmates d'un conflit latent aux conséquences tragiques.
Dans la salle les questions fusent, en turc pour la plupart, parfois même précédées d'un « j'aurais préféré vous poser ma question en kurde, mais en l'absence de traducteur je la poserai en turc. » Et puis : « Qu'est-ce qui vous a donné envie d'aborder ce sujet-là, à vous qui n'êtes pas kurde ? Au moment de la sortie du film personne ne soupçonnait que la réalisatrice était turque... », « Comment avez-vous pu monter le projet dans un contexte pareil ? », « Avez-vous eu des problèmes avec la censure ? »... Yeşim Ustaoğlu parle alors de la force insoupçonnable du cinéma, ainsi que de son engagement, de l'indifférence du peuple turc face à la souffrance des kurdes, de ce silence plombant qui l'a choquée et amenée à écrire Aller vers le soleil.
Elle évoque ensuite les conditions de tournage, moins problématiques qu'on pourrait le penser : « même lorsque nous avons tourné au Kurdistan, à la frontière de l'Irak, nous n'avons réellement été empêchés de travailler qu'une seule fois. Nous avons alors été obligés d'interrompre le tournage pendant trois semaines, mais il n'y a eu aucun autre incident. Quant à la censure, si j'en ai rencontré une, il s'agissait surtout d'autocensure, de gens qui s'empêchaient eux-mêmes, parfois inconsciemment, de voir les choses telles qu'elles étaient. »
Les temps qui changent
Un saut dans le temps nous amène dix ans plus tard dans l'histoire du cinéma, et nous voilà devant La Boîte de Pandore, présenté cette fois-ci au MK2 Bibliothèque. Des brumes scintillantes de l'hiver stambouliote aux chaînes montagneuses des bords de la Mer Noire, Yeşim Ustaoğlu nous parle cette fois-ci de solitude urbaine, de crise de la quarantaine et de l'éternel conflit des générations, dans un pays déchiré entre des traditions ancestrales encore prégnantes et l'appel irrépressible de la modernité.
Pour jouer l'un des rôles principaux, celui d'une très vieille turque atteinte de la maladie d'Alzheimer, la réalisatrice semble avoir traversé toute l'Europe pour finalement choisir... Tsilla Chelton, actrice française qui incarna pour le cinéma le rôle inoubliable de Tatie Danielle. Yeşim Ustaoğlu raconte : « Lorsque je cherchais une comédienne pour incarner la vieille mère de mon film, j'ai vu de nombreuses actrices en Turquie ; mais aucune d'elles ne m'a totalement convaincue. Et puis, quelqu'un m'a parlé de Tsilla Chelton. Je n'étais même pas sûre qu'elle joue encore, compte tenu de son grand âge (90 ans), mais j'ai pris le premier avion pour Bruxelles et nous nous sommes rencontrées. Au bout de cinq minutes, il était évident, pour toutes les deux, que nous allions faire le film. Tsilla étant trop âgée pour monter à une altitude supérieure à 5000 mètres, nous avons refait des repérages dans la montagne pour que le tournage soit possible. Et puis elle a appris le turc, avec une application telle que son accent français a réellement disparu... La Boîte de Pandore est mon cinquième film et, pour diverses raisons, un film éminemment personnel. »
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Yeşim Ustaoğlu © Florent Michel
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