Tsaï Ming-liangPremière séance
L'hommage à Tsaï Ming-liang s'est ouvert vendredi 3 juillet avec la projection à l'Auditorium du Louvre de Et là-bas, quelle heure est-il ?, en présence du réalisateur, du directeur du Louvre et de Charlotte Rampling.
Petit rappel de la genèse de Visage, dernier long-métrage de Tsaï Ming-liang présenté à Cannes 2009 en compétition officielle. En 2005, Tsai Ming-liang est le premier des cinéastes invités par le Louvre à réaliser un film au sein du musée dans le cadre d'une série intitulée « Le Louvre s'offre au cinéma ». Le film, qui a représenté trois ans de travail, est également l'occasion pour le réalisateur de réunir à l'écran des acteurs français et taïwanais, parmi lesquels son acteur fétiche et alter ego Lee Kang-sheng, Laetitia Casta, Fanny Ardant, et Jean-Pierre Léaud.
Tsaï Ming-liang n'en pas à son premier tournage parisien : en 2000, il tournait déjà dans la capitale française, avec le même Jean-Pierre Léaud, Et là-bas quelle heure est-il ? A l'issue de la projection du film, c'est un public attentif et enthousiaste qui a pu débattre avec Tsaï Ming-liang, très disponible.
L'eau est quasiment omniprésente dans vos films. Pouvez-vous nous parler du sens que prend pour vous cet élément ?
C'est une question qui m'a souvent été posée, et à laquelle j'ai toujours envie de répondre : et pour vous-même, quel sens cela a-t-il ? C'est un thème dont j'aurais du mal à parler brièvement. Mais pour faire vite : l'eau est en apparence une chose très banale, qui fait partie du quotidien, tout en étant absolument essentielle à la vie. Pour moi, ce qui se joue dans le rapport de l'homme à l'eau exprime quelque chose d'une condition essentielle de l'être humain. Chaque être humain est plein d'eau, tout en ayant un besoin inépuisable de s'en remplir, tout comme il a un besoin inépuisable de se remplir d'amour. Tous, nous avons ce sentiment de manquer éternellement de quelque chose, de ne jamais être pleins. C'est pour ça que, si j'aime que les acteurs de mes films fassent des choses très simples, j'aime tout particulièrement qu'ils boivent, qu'ils boivent comme des plantes éternellement asséchées.
On voit dans le film la grande roue de la Concorde qui tourne dans le sens inverse des aiguilles d'une montre... en voyant cela, j'ai eu le sentiment qu'il s'exprimait là quelque chose d'un temps qui rebrousse chemin. Pouvez-vous nous parler un peu de la temporalité de votre cinéma ?
Eh bien, pour tout vous dire, si la roue de la Concorde tourne dans le sens des aiguilles d'une montre dans le film, c'est tout bêtement parce qu'elle tournait dans ce sens-là au moment du tournage. Je n'y suis pour rien. Mais il est vrai qu'il est essentiel que chaque image ait un sens ; et mon travail de créateur c'est aussi, au moment du montage, de choisir le plan qui me semble avoir le plus de force et d'impact. Donc face au résultat, si une question existe pour vous, c'est qu'elle existe effectivement.
J'ai l'impression d'avoir tourné ce film pour retrouver des sentiments perdus. A travers les films de François Truffaut, Jean-Pierre Léaud existe aujourd'hui à des âges différents de la vie, tout comme Lee Kang-sheng avec qui j'ai tourné tous mes films. Et c'est l'un des rôles essentiels du cinéma : saisir des choses de la vie qui sont insaisissables. Depuis mes premiers films, j'ai toujours travaillé sur des thèmes récurrents ; mais avec l'âge et l'expérience, je vois les choses différemment, évoluant comme évolue le visage d'un acteur, qui change de films en films. Et l'eau elle-même devient un visage, dans lequel se reflètent le ciel, les oiseaux et la vie. En vieillissant, je me mets à penser que tout est illusion.
Comment avez-vous choisi Paris, qu'est-ce qui vous a donné envie de tourner là deux de vos films ?
Après avoir fait mes premiers films, j'ai beaucoup voyagé. Et Paris est une ville que j'admire, dans laquelle je suis venu souvent. Lorsque j'ai eu envie de mettre mon héroïne dans une ville étrangère, Paris s'est très rapidement imposé. Chaque fois que j'ai envie de faire un film, il me semble que je ressens comme un appel lointain, face auquel je suis totalement passif. Et lorsque j'ai voulu tourner Et là-bas quelle heure est-il ? c'était un peu pareil, il me semblait que Paris m'appelait.
En Malaisie, où j'ai grandi, la plupart des cinémas de mon enfance ne projetaient que des films commerciaux, d'Hollywood, Hong Kong ou Bollywood. Ce n'est qu'en partant faire mes études à Taïwan que j'ai découvert le cinéma d'auteur, François Truffaut et les Quatre Cent Coups. Et en voyant pour la première fois le visage de Jean-Pierre Léaud, un autre cinéma s'est ouvert à moi, et c'est ce cinéma-là que j'ai alors choisi.
Votre cinéma parle beaucoup d'incommunicabilité, et il y a quelque chose chez vous qui fait songer au cinéma muet, notamment à Harrold Lloyd. Pouvez-vous nous parler un peu de ce cinéma-là, et de la manière dont cette période a marqué votre cinéma, notamment dans votre travail avec les acteurs ?
Depuis quelques temps, je ne vois presque plus que des classiques. Et je regarde effectivement beaucoup de films muets, de Murnau, Buster Keaton, Chaplin... Je pense souvent à l'époque où ces gens-là faisaient des films, alors qu'il n'y avait pas encore d'école de cinéma. Et je me dis que s'il n'y avait pas d'école, si rien ne pouvait encore venir du cinéma lui-même, alors tout venait d'eux, de ce qu'ils étaient. C'est une des raisons pour lesquelles, dans le travail avec les acteurs, je donne très peu d'indications ; ils sont très libres sur le plateau. Je considère que les acteurs me donnent à voir, et que ce n'est pas mon rôle de leur dire ce qu'ils ont à interpréter. Et comme je filme souvent mes personnages dans des situations où ils sont seuls, ils ont de toute façon peu d'occasions de parler. Lorsque la séquence est finie et avant de dire coupez, je laisse souvent tourner la caméra... les acteurs sont alors livrés à eux-mêmes, obligés de continuer la scène, ce qui donne souvent des résultats particulièrement intéressants. Je n'aime pas que les acteurs fassent de grands gestes, qui sont pour moi trop précis, donnent trop d'informations et se rapprochent du théâtre. Pour moi, c'est dans les gestes les plus quotidiens que se trouve le réel. Je me rappelle de la première de Visage à cannes. Un journaliste m'a parlé de ce plan où Laetitia Casta obstrue la lumière ; il m'a demandé à quoi elle pensait à cet instant, et je lui ai répondu : je ne sais pas, c'est à elle qu'il faudrait le demander. Lorsque vous voyez à l'écran cette femme qui obstrue la lumière, peu importe ce qu'elle pense, ce qui compte c'est ce que vous vous pensez. Ce qui compte ce n'est pas ce que veut dire le réalisateur, mais ce que le spectateur voit.
Dans Et là-bas quelle heure est-il ?, il y a une séquence où l'on voit un français dans une cabine téléphonique, particulièrement volubile et bruyant. Etait-ce pour vous une manière de pointer du doigt une différence essentielle entre les français el les asiatiques dans leur rapport au langage et à l'amour ?
Ca, c'est un détail qui vient directement de mon vécu. C'est vrai que les français sont souvent particulièrement excités lorsqu'ils sont au téléphone. Beaucoup de gens ont été très déçus en voyant Et là-bas quelle heure est-il ?, ne retrouvant pas dans le film le Paris qu'ils ont l'habitude de voir au cinéma. Mais ce film est l'expression de ma plus sincère expérience.
La vidéo du programme Tsaï Ming-liang
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 Tsaï Ming-liang et Charlotte Rampling Photo : Florent Michel
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