Nuri Bilge CeylanL'art délicat de l'autoportrait
Comme ses maîtres et ainés Ingmar Bergman et Michelangelo Antonioni, Nuri Bilge Ceylan rassemble un public toujours plus nombreux autour d'un cinéma sans concession, juste dans sa rudesse et d'une beauté plastique à couper le souffle. A l'occasion de sa masterclass, le réalisateur est venu répondre aux questions d'un public passionné, dont les questions fusaient tantôt en turc, tantôt en français.
Votre dernier film, Les Trois Singes, a reçu le Prix de la Mise en scène au Festival de Cannes 2008. Ce dernier opus semble extrêmement différent de vos œuvres précédentes ; c'est en effet la première fois que vous ne racontez pas une histoire ouvertement autobiographique...
Nuri Bilge Ceylan : Un réalisateur est toujours désireux d'inscrire ses films dans une dynamique évolutive. On fait un nouveau film, on se dit « voilà, ça y est, j'ai changé » ; et puis après coup, on se rend compte qu'on a, une fois de plus, fait le même film. Les gens pensent que mes films sont autobiographiques, ce qui n'est pas tout à fait exact. Il y a dans mon cinéma des éléments qui sont effectivement autobiographiques, et d'autres qui ne le sont pas. Les Trois Singes ne s'inscrivent pas, de ce point de vue, dans une démarche différente de celle de mes précédents films. Le film porte en lui la plupart des questions qui m'ont toujours obsédé, depuis l'enfance. Qu'est-ce qui se cache derrière nos actes et nos paroles ? Voilà mon vrai sujet.
Pour Les Trois Singes, vous avez travaillé pour la première fois avec des coscénaristes. Qu'est-ce que ça a changé pour vous ?
NBC Beaucoup de choses... J'ai travaillé avec Ercan Kesal, qui a ensuite joué dans le film, ainsi qu'avec ma femme, Ebru Ceylan. Et je crois qu'aujourd'hui je ne travaillerais pas autrement. On gagne beaucoup en efficacité et en concentration en travaillant à trois. Lorsque j'écris seul, je passe des coups de fil, je vais sur internet, je regarde des photos ... En étant trois, nous pouvons nous asseoir à une table et travailler six heures d'affilée sans se laisser distraire. Et puis si j'écris seul, je me fixe sur une idée, et ça va me prendre des jours et des jours pour comprendre que cette idée ne marche pas ; alors qu'en travaillant à trois, en cinq minutes le problème est réglé. Par ailleurs, Ercan est médecin... il a travaillé pendant des années en Anatolie, et il a une foule d'histoires à raconter qui enrichissent le travail et nous aident à avancer. Idem pour ma femme, qui apporte aussi son point de vue. Pour mon prochain film, nous travaillerons à nouveau tous les trois.
Ercan Kesal : Nuri est l'une des rares personnes avec qui j'ai toujours envie de discuter. Nous avons beaucoup de choses en commun, parmi lesquelles une passion pour Tchékhov. Mais dans l'écriture, même si nous travaillions ensemble, le matériau de départ était vraiment le sien, nous avancions sur des sujets qu'il portait en lui. Tous les personnages que l'on crée sont une synthèse de ce que l'on a vécu, vu ou entendu. Si on y met un peu de soi-même, ils restent distincts de ce que l'on est, et si les gens ont tendance à croire que le résultat est autobiographique, c'est une erreur. Pour ma part, je suis médecin depuis 25 ans, et j'ai énormément appris de mes patients.
Vous saviez en co-écrivant le film que vous joueriez le rôle du député ?
EK : (rires) disons que je voyais que Nuri me dévisageait très très attentivement !
Nuri Bilge Ceylan, vous dites souvent que vous n'êtes pas un cinéaste politique. Mais vous portez sur la société turque un regard réellement critique...
NBC : Ce que je veux dire, c'est que la politique n'est pas au centre de mon cinéma. Le cinéma politique est un genre en soi, et il ne faut pas tout mélanger. Je ne fais qu'essayer de comprendre le monde. En faisant cela, il y a nécessairement des choses « politiques » qui vont sortir. Mais à ce train là, n'importe quel film est politique et je ne vois vraiment pas l'intérêt d'en parler. Dans Les Trois Singes, l'un de mes personnages est un homme politique ; et si j'ai choisi de ne pas mentionner son appartenance à un parti de droite ou de gauche, c'est justement parce que je ne voulais pas entraîner les gens sur de fausses pistes quant au sujet réel de mon film. Pour moi, les choses essentielles sont plus profondes que la simple question politique. Les sujets qui m'agitent seraient plus de l'ordre d'une éthique intime ou intérieure. Ce qui ne veut d'ailleurs pas dire que je juge mes personnages ! Dans Les Trois Singes, il y a ce moment où le petit garçon gifle sa mère ; on entend alors le son d'une prière. J'ai mis ce son à cet endroit là parce que depuis tout petit, chaque fois que j'entends une prière, je pense au péché. Je voulais suggérer l'idée du péché. J'avais bien envisagé de mettre de la musique, mais la prière était pour moi un son plus réel, plus quotidien et donc plus fort. Et pour revenir à la question du jugement, même si j'introduis à ce moment-là une notion de bien et de mal, pas un instant je ne pense juger, moi en tant que réalisateur, les actes de cette femme. Chacun de mes personnages fait des choses que j'estime être capable de faire.
Vous dites souvent que vous n'aimez pas le gros plan, qui est une façon d'expliquer au spectateur ce qu'il doit voir. De ce point de vue, vous vous démarquez assez radicalement de vos prédécesseurs turcs, tout comme vous vous démarquez de votre génération, qui était très engagée politiquement dans les années 90. Comment en êtes-vous venu à faire des films à contre-courant de votre environnement ?
NBC : Il est vrai que lorsque j'étais étudiant, l'université d'Istanbul était l'un des endroits les plus politisés de la ville. Toute ma jeunesse, j'ai eu l'impression d'être différent, et j'avais un sentiment de culpabilité que je crois avoir finalement essayé d'apprivoiser en faisant du cinéma. A l'université, je n'avais personne avec qui partager les choses qui m'émouvaient, et j'avais fini par vivre ça comme une sorte de névrose. Je me sentais très seul ; à l'époque j'ai surmonté ça en me tournant vers la philo, la littérature... le cinéma est venu plus tard.
Y a-t-il des cinéastes qui vous ont donné cette envie de faire du cinéma ?
NBC : Je dirais que le réalisateur qui m'a... disons, « réveillé », c'était Ingmar Bergman. A l'époque les vidéos étaient rares, on voyait les films en salle. Un jour dans une cinémathèque, j'ai vu Le Silence ; ça m'a ouvert les yeux sur un autre cinéma. Et puis j'ai compris que je n'étais pas seul. Je sais qu'il y a des gens qui trouvent le cinéma de Bergman pessimiste, mais pour moi il ne l'est pas du tout ; ce serait plutôt du cinéma réaliste. Et son effet sur moi fut extrêmement positif.
Et comment en êtes-vous venu à réaliser votre premier film ?
NBC : Au moment où j'ai commencé à penser au cinéma, les caméras vidéo n'existaient pas ; on ne pouvait pas faire des films entre amis juste pour voir si on avait du talent! Alors pendant 10 ans, j'ai beaucoup lu sur le cinéma, et j'ai vu plein de films. Et puis un jour, j'ai joué dans le court-métrage d'un ami. N'ayant jamais vu un tournage auparavant, j'ai alors pu me faire une petite idée de comment on fait un film, à la suite de quoi j'ai acheté la caméra 35 mm de mon ami et entrepris de tourner mon premier court-métrage. Le cinéma est un art un peu décourageant ; tout tient à des détails assommants, effrayants quand on manque d'expérience. Mais je trouve que ce découragement s'amenuise un peu à mesure qu'on avance. Mon expérience de photographe m'a, au départ, plutôt rassuré ; je pensais connaître la technique... et en fait ça n'avait rien à voir ! Le moment du montage fut en revanche un émerveillement, j'ai vraiment eu l'impression de redécouvrir l'Amérique. Et aujourd'hui je pense que si quelqu'un a le désir de faire des films sans y arriver, c'est de sa faute à lui.
Vous travaillez beaucoup avec des acteurs non-professionnels, notamment des membres de votre famille...
NBC : Quand j'ai voulu tourner mon premier film, je n'étais pas très sûr de moi, et je me suis dit qu'il fallait que je raconte des choses que je connaissais bien. Pour des raisons de logistique, j'avais besoin d'avoir des acteurs à ma disposition, d'une part parce que le scénario n'était pas définitif, et d'autre part parce que le tournage s'est étalé sur un an. J'ai donc utilisé des membres de ma famille. Aujourd'hui je mêle plus facilement des acteurs professionnels à d'autres non professionnels, je n'ai plus l'impression que ça fasse une grande différence.
Vos deux premiers longs métrages, The Small Town et Nuages de mai, se ressemblent beaucoup. On a presque l'impression que le deuxième est le making off du premier !
NBC : Après avoir fini The Small Town, le film est allé au festival de Berlin. Je l'ai revu là-bas, et j'ai trouvé qu'il y avait énormément de choses qui ne marchaient pas. J'ai alors voulu faire un deuxième film, en me concentrant sur ces choses-là ; ça a donné Nuages de mai.
Quel est votre point de vue sur les supports, pellicule ou numérique ?
NBC : Je préfère le numérique, qui ne me semble présenter que des avantages. Et pour tout dire, je ne comprends pas pourquoi les gens tournent encore en 35 mm ; c'est stupide. Ce n'est pas le support qui définit ce qu'est le cinéma, et je n'aime pas ce genre de faux mythes : « le vrai cinéma est en pellicule ». Quand le cinéma est devenu sonore, tout le monde a dit que c'était la fin de tout ; idem quand est venue la couleur ! Les vrais réalisateurs ne se préoccupent que de ce qu'ils veulent dire, le reste c'est de la technique. Le pire, ce sont les réalisateurs qui disent aimer le « grain » du 35mm. Non mais qu'est-ce que ça veut dire ? Vous avez déjà vu du « grain » dans la vraie vie ? Il me semble que c'est un faux débat, et souvent et prétexte pour dire : « je n'avais pas les moyens de tourner en 35 mm, alors j'ai attendu cinq ans pour faire film ».
Vos films font plus d'entrées en France qu'en Turquie. Qu'est-ce que cela vous inspire ?
NBC : La proportion de gens qui vont au cinéma en France est plus élevée qu'en Turquie ; en Turquie, un succès au box office c'est 4 millions d'entrée. En France on peut aller jusqu'à 20 millions. Du coup, je ne dirais que les français comprennent mieux mes films que les turcs, ce n'est qu'une question de proportion. Mais il est vrai que le cinéma d'Art et Essai a une place très privilégiée en France, bien plus que dans n'importe quel autre pays d'Europe. Et à l'échelle européenne, c'est effectivement en France que mes films font le plus d'entrées.
La vidéo : Nuri Bilge Ceylan
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 Nuri Bilge Ceylan Photo : Florent Michel
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