La Masterclass de Claudia CardinaleLes vies multiples de la Fille à la valise
« Est-ce qu'un acteur se rend vraiment compte de la manière dont il vit dans l'esprit des gens ? Une scène lui prend 2 ou 3 jours, et nous, elle nous laboure l'inconscient pendant 20 ans ! ». Bel hommage qu'adressait Henri-Jean Servat à Claudia Cardinale lors de sa masterclass. Car c'est bien avec la belle Angelica du Guépard, ou avec la Fille à la Valise de Valerio Zurlini que les nombreux spectateurs avaient rendez-vous dans le Grand Auditorium de la BnF. Ils ne furent pas déçus. Toujours aussi lumineuse, toujours aussi vive, le rire aux éclats, Claudia Cardinale a partagé avec eux les souvenirs d'une carrière étincelante.
Ne suivons pas forcément l'ordre chronologique de ta carrière. Commençons par l'un des plus beaux films de Claudia, le Guépard, avec cette scène inoubliable de la valse.
Claudia, tu n'avais pas appris le métier, tu vivais à Tunis, tu ne voulais même pas être comédienne. Comment as-tu pu incarner avec tant de justesse ce personnage étincelant d'Angelica ?
Visconti m'a voulu dans Rocco et ses frères. J'avais un petit rôle. Il y avait une bagarre à jouer, c'était un peu violent, et tout à coup j'ai entendu Visconti hurler dans son mégaphone : « Ne me tuez pas la Cardinale ! ». J'ai été surprise, j'ai compris à ce moment là qu'il m'avait remarquée.
Le Guépard... ce film a été le tournant de ma carrière, en 1961. Les costumes étaient extraordinaires, authentiques, les dessous de soie brodés d'or. Tout était d'époque dans le palais, les meubles, les tissus. Pour la scène du bal, qui a duré un mois, on changeait les bougies et les fleurs tous les jours. Visconti attachait beaucoup d'importance à ces détails qui nous aidaient à rentrer dans la peau du personnage. Il avait rempli les tiroirs de la chambre de Burt Lancaster de chemises brodées. Burt le savait, on ne voyait jamais les tiroirs ouverts, mais cela l'aidait à se sentir le Prince Salina
Je portais un corset très serré, si serré qu'à la fin du tournage, j'avais la taille en sang. Luchino l'a vu, m'a demandé pourquoi je ne lui avais pas dit. Je lui ai répondu : « quand je tourne, je suis Angelica, je ne sens rien. Et quand la caméra s'arrête, je redeviens Claudia ! ».
J'ai tourné en même temps avec Visconti et Fellini pour 8 ½. Fellini, c'était l'exact opposé de Visconti. Pas de scénario, de l'improvisation, tout le monde parlait sur le plateau ! Mais c'était extraordinaire. De plus, c'est Fellini qui sur 8 ½ m'a redonné ma voix. Car dans les films précédents j'étais toujours doublée, je ne parlais pas très bien italien, et les réalisateurs étaient désarçonnés par ma voix très rauque. Aujourd'hui quand je revois un film italien avec une voix qui n'est pas la mienne, ça m'énerve !
Ma carrière est le résultat d'une série de hasards. Je ne voulais pas être actrice, mais exploratrice ou institutrice dans le désert. Vous connaissez l'histoire, j'ai été élue sans m'y être présentée au concours de la plus belle italienne de Tunis ! Longtemps on m'a proposé de faire du cinéma, mais je ne voulais pas. J'ai dit non, non, non. Je me dis toujours que si j'avais dit oui tout de suite, je ne serais pas là aujourd'hui.
Pour vous dire combien le cinéma m'était étranger, dans Le Pigeon, je devais claquer une porte au nez de l'acteur. Eh bien, je lui ai claqué pour de vrai, je lui ai fait mal. Monicelli m'a dit : « Claudia, au cinéma, on fait semblant ! ».
Ta carrière prend un tournant international après Le Guépard ?
Oui, je me mets à tourner à Hollywood et dans le monde entier. En 1963, je tourne mon premier film avec Jean-Paul Belmondo, La Viaccia, puis il y a eu Cartouche. Avec Jean-Paul, nous nous amusions énormément sur le tournage de La Viaccia, au point que Mauro Bolognini en était préoccupé. Il se demandait si nous étions bien sérieux !
C'est à ce moment là que je suis devenue une actrice internationale. Tout le monde me voulait, mais pourquoi ? Je ne sais pas exactement. Le destin sans doute...
Puis il y a eu Les Pétroleuses avec Brigitte Bardot. Toutes deux vous incarniez le mythe de la beauté, de la jeunesse et de l'insolence chères aux années 60.
Ah, BB et CC comme disaient les journalistes ! Ils attendaient que nous nous détestions, mais en fait nous nous sommes très bien entendues. J'avais une Rolls argentée, et elle une blanche...
Puis tu as travaillé à Hollywood.
Oui, il y a eu La Panthère rose de Blake Edwards, qui tournait la tête en bas ! Puis Les Professionnels, et le Monde du cirque, tourné en Espagne, où j'incarnais la fille de Rita Hayworth et de John Wayne !
J'ai appris à monter à cheval, je ne voulais pas être doublée. J'adore le risque !
Sans oublier Il était une fois dans l'Ouest
Bien sûr Il Etait une fois dans l'ouest où Sergio Leone a inventé une nouvelle façon de filmer avec ses ralentis. J'adorais ses musiques. La musique de ses films était toujours composée avant le film. Chaque personnage avait un thème, il nous le faisait écouter juste avant de tourner, et on rentrait immédiatement dans le personnage.
Un grand souvenir de tournage ?
Il y en énormément, bien sûr. Mais la grande aventure de ma vie fut le tournage de Fitzcarraldo de Werner Herzog. Nous étions au milieu de l'Amazonie à 10, nous faisions tout. Le premier acteur principal avait été rapatrié, et Klaus Kinski l'avait remplacé. Il était fou, complètement fou, au point que les Indios avaient proposé à Herzog de le tuer. J'adore les fous !
As-tu jamais eu des regrets ?
Jamais, je n'ai jamais eu envie de m'arrêter. Toujours envie de tourner partout. Je suis la fille à la valise !
Question dans la salle : les Italiens vous en veulent d'avoir quitté l'Italie. Quels sont vos rapports avec le système culturel italien aujourd'hui ?
J'ai choisi aujourd'hui de vivre à paris où la culture occupe une place essentielle. Mais on voit peu de films italiens à Paris car il y a de moins en moins de co-productions Franco italiennes. Quant aux jeunes metteurs en scène italiens, ils ne me proposent pas de travailler avec eux. Alors que je fais très souvent des premiers films, j'aime encourager les jeunes artistes. J'ai joué récemment dans Le Fil, le premier film de Mehdi Ben Attia, qui sortira en septembre.
Salle : Avez-vous déjà eu envie de passer à la réalisation ?
Non.
Moi, je fais l'actrice. J'ai eu la chance de tourner avec d'immenses réalisateurs, et j'ai compris que grâce à eux, au lieu de vivre une vie, j'en avais vécu des tas !
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