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La Masterclass de Tsaï Ming-liang

Histoire d'une passion avec le cinéma


 

Parfois, dans un festival, le temps s'arrête. Loin du tumulte de la compétition et du flot d'avant-premières, voici la la Masterclass de Tsaï Ming-liang.  Né en Malaisie où il a passé les vingt premières années de sa vie, le réalisateur est revenu sur son enfance cinéphile à Taipei, ses études de théâtre et la difficulté à imposer un cinéma d'auteur à Taïwan. Un moment magique dans l'intimité d'un grand réalisateur avec la présentation discrète et éclairée d'Antoine Guillot (France Culture) et la traduction limpide de Vincent Wang.

 

Les premières amours

Quand j'étais petit j'allais au cinéma avec mes grands-parents à Taipei. Vendeurs de nouilles, ils étaient très cinéphiles. Ils m'emmenaient  chacun leur tour pendant que l'autre gardait l'échoppe. Du coup, il arrivait souvent que je voie deux fois le même film. Mais l'époque est au changement. La vidéo se développe. Petit à petit, les salles disparaissent et sont remplacées par des centres commerciaux.

Je n'ai jamais eu l'idée de filmer ces salles mais à 40 ans je me suis mis à rêver de plus en plus souvent à mon enfance. Dans Et là-bas quelle heure est-il ? J'ai eu envie que Hsiao-kang soit poursuivi dans la salle de cinéma où a ensuite été projetée l'avant-première du film. Le directeur ne l'avait pas vue aussi remplie depuis 20 ans, il avait les larmes aux yeux et m'a demandé si je pouvais reprendre la salle. C'est à ce moment là que l'idée m'est venue de la filmer pour un dernier hommage. En fait c'est elle qui est venue à moi. Le cinéma a été fermé juste après la projection de Goodbye, Dragon Inn.

 

Le temps de l'infidélité

Je n'ai jamais pensé devenir cinéaste. Je suis parti à Taïwan rejoindre des amis qui travaillaient là-bas. J'ai commencé des études de théâtre en dramaturgie, mais je séchais les cours pour aller au cinéma. On devait jouer du Shakespeare. Comme je trouvais ça bizarre pour des chinois, j'ai demandé qu'on puisse créer des pièces. La première que j'ai écrite s'appelait « Une soupe de nouilles instantanée », l'histoire d'un jeune apprenti qui travaille dans un studio de cinéma. Il dépense sa paie pour aller voir des films et rêve de cinéma la nuit. Je projetais sur scène des images de films comme Les Quatre Cents Coups.

La dernière année, je suis devenu script sur un film de Kung-fu. C'était une expérience  éprouvante. Les délais étaient très courts car le film était calé sur une sortie commerciale. Il n'y avait aucune technique. C'était un travail artisanal, tout était écrit à la main.  C'est à cette époque là, en rentrant d'un tournage que j'ai appris la mort de Fassbinder. Avec Truffaut et Bergman il faisait partie des mes réalisateurs de référence. J'ai pris alors conscience du décalage entre le cinéma que j'aimais et ce que j'étais en train de faire.

 

Au bord de la rupture...

La mort de Fassbinder a marqué un tournant dans le cinéma allemand. Une grande vague de protestation s'est levée dans le pays pour soutenir le cinéma d'auteur. A Taïwan la situation était tout autre. Jusqu'à présent préexistaient dans le pays un cinéma populaire avec d'un côté les films de Kung-fu, de l'autre les comédies romantiques. Cependant le pays n'a pas pu résister à la concurrence de Hong-Kong qui, grâce à une industrie beaucoup plus forte, à drainé à lui la majorité des investissements. La fuite des capitaux a entrainé le départ de nombreuses stars taïwanaises. L'effondrement du star système combiné à l'ouverture politique de Taïwan a amené un nouveau cinéma. J'ai alors eu plus de liberté pour créer mes films. Mais du côté du public et de la critique, les attaques étaient violentes. Un journaliste à même dit de moi : "Tsaï Ming-liang est tellement narcissique que ça en devient exaspérant". On nous faisait porter la mort du cinéma taïwanais. Le public trouvait nos films ennuyeux et désertait les salles. Il a fallu aller à sa rencontre...

 

Opération séduction

A partir de 2000, mes films ont commencé à avoir un public et un marché en dehors de Taïwan, notamment en Europe et au Japon. Mais dans mon pays les choses ne sont pas aussi simples. Pour la projection de Et là bas, quelle heure est-il ? nous avions loué une salle et mis les billets en vente sur Internet. Au bout de quelques jours, seulement cinq billets avaient été achetés. Comme je sentais une grande incompréhension entre le public et mon cinéma, j'ai demandé à mes acteurs de venir vendre des tickets avec moi dans la rue. La plupart des gens m'ont reconnu et m'en ont acheté, peut -être par pitié. A la fin de la journée nous en avions écoulé 300. Le travail de communication ne s'est pas arrêté là puisque j'ai ensuite contacté les professeurs d'université pour leur proposer des conférences. En échange ils devaient me permettre de vendre mes tickets à leurs étudiants. De même lorsque je vais à des interviews j'arrive toujours avec mon carnet de tickets et j'en propose à la rédaction !

 

Le début d'une romance ?  

En Europe il y a un vrai désir de découvrir des cinémas différents. En Asie il est très difficile de faire autre chose que du cinéma commercial car il est considéré comme un divertissement dans une société de consommation à outrance. Les gens, surtout les catégories les plus populaires, espèrent avant tout trouver une part de rêve pour échapper à leur misère. C'est la recette de Bollywood : trois heures de spectacle sur le sujet inépuisable de l'amour. Lorsqu'on montre un film qui renvoie à la réalité, c'est insupportable pour eux. On est dans le stéréotype du cinéma de Hollywood même si émerge un cinéma de création depuis ces dernières années. Les gens sont de plus en plus curieux. Il y en a qui aiment, d'autres pas mais au moins le débat est ouvert. A partir du moment où on fait un autre cinéma, il nous faut plus de temps pour nous faire une place. Dans un festival une dame m'a demandé  : « Qu'est ce que le cinéma ? » Je lui ai retourné la question et elle m'a répondu « En allant voir votre film, j'ai eu l'impression de lire un livre dont quelqu'un me tournait les pages. Vous m'avez permis de prendre mon temps, de réfléchir et de sentir ».

 

Voir la vidéo, La Saveur de Tsaï

 


Antoine Guillot, Tsaï Ming-liang et Vincent Wang
© Florent Michel
 
 
 
 

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