Helen de Joe Lawlor et Christine Molloy
Dernier long-métrage de la compétition, ce film anglo-saxon intitulé Helen est une vraie bouffée d'oxygène, et d'angoisse aussi. En effet, dès les premiers plans de ces pelouses parcourues par une bande de lycéennes et des quelques bruits discrets qui s'échappent, on est happé par la grâce et la simplicité de l'univers qui s'offre à nous. Et pourtant cet univers apaisant laisse rapidement place à l'horreur puisque la lycéenne au blouson de cuir jaune que la caméra abandonne à l'orée du bois n'est plus là dans les plans qui suivent le fondu au noir. Il ne reste que des affaires éparpillées, sac, veste, journal intime et ces gros plans sont suffisants pour dévoiler le drame naissant: Joy a disparu, s'est volatilisé et les recherches de la police ne mènent nulle part. Celle-ci décide alors d'organiser une reconstitution de la dernière journée de Joy et organise alors un casting étrange de volontaires prêts à endosser le rôle d'une disparue pour faire avancer l'affaire. C'est Helen, jeune fille orpheline au physique commun, à l'allure discrète et à la démarche maladroite et lourde qui est choisie.
Débute alors le parcours troublant et flou de cette jeune fille sans attache, en manque de tendresse familiale, qui, par ce drame, se trouve une sorte de famille de procuration et une identité fantasmée. Non seulement elle devient la doublure Joy, porte le blouson de celle-ci et essaie de redonner vie à ce corps disparu mais elle rencontre également les parents et le petit ami de celle-ci et comble le vide trop difficile à supporter du souvenir de Joy. Elle dîne au milieu des deux parents brisés et partage ses inexpériences avec le petit ami plus âgé. Mais le film pousse ce dédoublement plus loin car Helen, en jouant Joy, ne peut conserver la distance de départ et se met progressivement à parler à cette dernière, à lui avouer le plaisir qu'elle éprouve à s'immiscer dans sa vie, sa fascination pour la vie de cette petite fille adorée et choyée par ses parents.
Helen qui s'approprie Joy. Joy qui revit par Helen. L'idée pourrait paraître malsaine, déplacée et irrespectueuse envers le drame de cette disparition sans explications, ni retrouvailles heureuses. Mais bien au contraire, on est charmé par ce dédoublement troublant qui s'offre à nous et on se perd à notre tour peu à peu entre les deux identités: Helen porte dans tous les plans le blouson jaune, même lorsqu'elle ne participe pas à la reconstitution, Helen demande au petit ami de lui dire les mots qu'il aurait dit à Joy, Helen accepte de partager le canapé avec les parents désolés mais Helen reste tout de même Helen, décide de faire jour sur son passé et ses origines et finalement, quand on voit ce qu'elle affronte: un père parti après sa naissance, une mère qui l'a abandonnée... on comprend son investissement en Joy, on comprend que ce faux double de Joy, gauche et plus modeste, n'aide pas seulement les parents mais que Helen aussi y trouve une survie à sa solitude, une force pour affronter ses 18 ans, et donc la vérité, et donc la vie tout simplement. Et d'ailleurs, Helen parle à Joy et on peut noter l'usage justifié et consistant de la voix off, et elle ne nie pas l'existence de celle-ci mais nous confie qu'elle pense que Joy va revenir quand elle sera plus forte et que les portes de chez elle restent ouvertes pour son retour. De même que les très nombreux et lents plans de Helen-Joy se promenant dans la forêt, s'allongeant au milieu des herbes et dans les feuilles, comme un corps caché qui referait surface, redonne de l'épaisseur au fantôme Joy et la rend plus présente que jamais, plus que dans la scène d'ouverture, où la caméra n'ose l'approcher et la filme de dos.
Helen est un film déroutant sur l'absence mais plus particulièrement sur le poids qu'entraîne l'absence de quelqu'un dans la vie de ses proches. La disparition en elle-même occupe deux courtes séquences comme la succession de gros plans sur les cartons numérotés des traces de Joy volatilisée. Mais tout le film, par un montage lent, contemplatif et une musique mystérieuse, est marqué par une lourdeur, une tension larvée, contenue mais qui emplit le cadre, les espaces vides, l'air pur, les scènes quotidiennes. Même la contre plongée récurrente des branches d'arbre qui dissimulent le ciel provoque un mélange de suffocation et de pureté céleste, mélange qui résume parfaitement la relation entre ces deux adolescentes qui ne se fréquentaient pas et qui se retrouvent liées par cette identité double qui permet à l'une de rester dans les mémoires et à l'autre de combler l'absence d'attention et de tendresse dont elle souffre depuis son enfance. On ne sait jamais si on bascule vers le malaise devant cette appropriation d'identité ou plutôt vers l'adhésion totale à cette fille audacieuse et qui n'a pas peur de se confronter à un fantôme à la vie dorée. On se laisse simplement bercer par la musique enivrante et habiter par cette sensation d'angoisse doucereuse.
Clémence Valladier Jury de l'Avenir
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