L'Autre Rive de George Ovashvili
Août 2008. La guerre éclate entre la Géorgie et la Russie. Fulgurante, destructrice, meurtrière. Tbilissi devient une ville morte, des milliers de Géorgiens prennent la route pour échapper aux bombardements et à l'armée russe. Le monde redécouvre cette partie tourmentée et méconnue de l'Asie au travers d'images apocalyptiques dans les journaux télévisés. Si cette guerre surprend tout le monde elle n'a pourtant rien d'anormale dans une région régulièrement dévastée par les conflits depuis plus de vingt ans. Nombreux sont ceux qui n'ont connu que la guerre. C'est ce que nous rappelle le géorgien George Ovashvili, lui-même un « enfant de la guerre », dans son premier film L'Autre Rive. Tedo, douze ans, vit à Tbilissi où il est réfugié. Délaissé - dégoûté aussi - par une mère qui vit de son corps, il s'échappe et entreprend un voyage à travers le pays pour retrouver son père resté à Tkvarcheli. Comme dans tout voyage initiatique, Tedo devra faire preuve de courage et de volonté pour parvenir à ses fins : dans un pays en guerre, moralité et indulgence ne sont plus de rigueur.
Le grand mérite du film c'est d'être, plus qu'une œuvre initiatique, un portrait nuancé et à hauteur d'enfant de l'état de la Géorgie et de ses voisins abkhazes et russes. Très attentif à la photographie, lumineuse, Ovashvili adopte un regard à la fois contemplatif et méditatif sur le monde qui entoure Tedo, dont le semi mutisme ne fait qu'accentuer la prégnance de l'image. Que ce soit dans une nature pelée et austère ou dans des villes en ruines, le décor porte les traces d'un passé mouvementé et violent où la morosité n'a d'égale que la mélancolie d'un monde où la haine et la rancœur parlent plus que de raison. Il faut être reconnaissant envers le réalisateur d'avoir su éviter le manichéisme tout en s'immisçant aux racines de la haine. Car à Tedo on ne fera pas de cadeaux. Malgré son jeune âge, il sera considéré comme un Géorgien avant d'être vu comme un enfant. Ainsi, un routier abkhaze l'abandonnera en chemin quand il apprendra la véritable origine de son petit passager. Il croisera cependant la route de personnages plus complexes dont la dureté apparente laissera place à une tendresse maternelle franchissant les barrières des nationalités et des langues, tel ce couple de russes qui finira par prendre soin de lui. Car ce que nous dit Ovashvili c'est qu'au delà des conflits de terre et de nations, la guerre affecte et détruit tout le monde ; des pères, des mères, des fils. A ce titre, la question de la langue est primordiale tant elle conditionne les relations entre les uns et les autres. Elle agit comme une barrière entre Tedo, qui ne parle que le géorgien, et son entourage, abkhaze ou russophone. Elle identifie l'origine et inspire le racisme. Partagée, la langue inspire confiance et promiscuité. Ignorée, elle devient une barrière insuffisante entre des hommes qui, par l'humanité et la souffrance qu'ils ont en commun, atteignent un niveau de compréhension universel.
Il ne faut pas se méprendre pourtant. L'Autre Rive n'est pas un film mièvre. S'il y a de l'humanité, il faut la chercher. Tous souffrent de la rudesse de la vie et sont prêts à trouver un bouc-émissaire. La vision que nous livre Ovashvili de son pays d'origine est sombre, très sombre, et offre peu d'espoir. On la devine pourtant tragiquement juste.
Entre grande dureté et poésie, le film s'achève sur une merveilleuse séquence de transe expiatoire. Emporté par une musique et une danse folles, Tedo ferme les yeux sur l'horreur, la déception et la guerre. Une séquence représentative du travail méticuleux sur le son et la lumière d'un réalisateur qui a réalisé un film honnête, juste et soigné.
Annaelle Simonet Jury de l'Avenir
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