Puccini et la jeune fillePaola Baroni et Paolo Benvenuti
Quel film ! Puccini et la jeune fille relate le scandale qui éclata en 1908 lorsque la domestique de Puccini se suicida, accusée par sa femme d'avoir une liaison avec lui. Voilà un film qui est un matériau étincelant travaillé par les silences des hommes et les symphonies environnementales : quasiment pas un mot dans le film mais tout un tas de sons, de bruits, la plupart provenant de la nature. Comme l'expliquaient Paola Baroni et Paolo Benvenuti, Puccini était un compositeur considérablement influencé par les sons de la nature, et c'est cette sublime confrontation qui construit peu à peu la force du film : les morceaux de Puccini (variations de ses morceaux par un de ses collaborateurs de l'époque) superposés aux ambiances sonores captées par les cinéastes. La musique élaborée et raffinée fait un bond en arrière et retourne aux sources, aux inspirations. L'absence de musique au générique prolonge cette envie manifeste de faire collaborer bruits et musiques, c'est la nature et ses gémissements qui autorisent l'utilisation des morceaux du compositeur italien - film quasiment muet mais assurément sonore. Dès les premiers plans, on est saisi par l'importance confiée aux bourdonnements des insectes, aux vents, aux bruissements de feuilles, toute une mélodie qui envahit les personnages, les surplombent par moment. Toutefois, ne pas faire parler ses personnages permet un autre retour aux origines : la vérité et la grâce du geste. Apparaît dans le film à un moment un métronome - métronome qui cristallise en un plan un film bâti par le rythme (déplacement dans le cadre des personnages, mouvements de caméra dosés) et par les harmonies des morceaux de Puccini. On regrette presque d'entendre quelques mots parsemés dans le film - des lettres (documents historiques retrouvés il y a peu qui constituent une correspondance secrète entre Puccini et Doria, sa domestique) sont lues hors champs - car c'est dans l'inscription de la durée que tout geste quotidien est susceptible de trouver ici sa pureté : on allume une bougie, revêt un châle, porte un plateau, et nous, suspendus à la banalité transfigurée. Tout éclate dans une sidérante pesanteur, c'est l'essence même de l'action dans sa plus forte réduction (absence de fioritures dans la manière de se mouvoir, que ce soit les moments de surprise, d'énervement ou de chant, les personnages restent dans leur carquois de porcelaine) qui trouve une beauté plastique et renvoie au cinéma muet dans cette vérité, cette croyance en l'acte seul. C'est précisément dans Puccini et la jeune fille cet amour du cinéma muet allié à tout cet héritage du cadre, de l'éclairage ou encore du rythme qu'a pu apporter le cinéma, qui lui confère une étrange intemporalité malgré la forte empreinte au début du XIXème siècle - on retrouve en effet des gestuelles propres aux films des origines du cinéma et certains plans évoquent d'avantage les westerns italiens. La composition des plans tend à la mégalomanie parfois dans cette minutie exacerbée qui pencherait vers l'excès de zèle. Mais c'est assumé de bout en bout et le film procède à sa propre critique d'un cinéma trop propre et lisse lorsque certaines surimpressions qui croisent notamment les visages des deux amants en faux champ / contre-champ qui avec nulle ironie témoignent de la conscience d'une romance qui ne sera ni une apogée scénaristique ni émotionnelle. Après la projection du film, les cinéastes ont voulu nous faire partager les seules images en mouvement qui existent de Giacomo Puccini (film de 1915) : l'objectif de cette fiction serait documentaire ? L'étrange impression de ne pas avoir vu un film véritablement sur Puccini mais plutôt sur sa musique, sur les corps, et sur les alliances possibles que le cinéma offre lorsque deux cinéastes ont foi en chacun de leur plan, suffit certainement à situer le film : cinéma qui rend inconfortable le spectateur et persiste dans l'abolition des frontières entre les arts. Il est rare de voir des partis pris formalistes aussi radicaux dans le cinéma contemporain (excepté le cinéma purement expérimental) alors : esbrouffe ou coup de génie ? Ni l'un ni l'autre.
Arnaud Hallet
Jury de l'Avenir
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