L'Autre Rive de George Ovashvili
"Il n'y a pas d'issue. La guerre, son traumatisme, ses blessures, ses enfants... qu'advient-il de nous lorsque tout est détruit ?
L'histoire se situe en Géorgie, où Tedo vit avec sa mère. Du haut de ses douze ans, il ne connait que la guerre et la dureté de la vie quotidienne de réfugié. Lorsqu'il décide d'aller à la recherche de son père resté en Abkhazie, sa région d'origine, il part sans se retourner, un sac à dos pour tout bagage et quelques billets en poche. La caméra de Georges Ovashvili devient alors le témoin du périple de ce jeune garçon. La violence, la haine ethnique, la faim, le froid, rien ne lui (nous) est épargné.
Ce film ne représente pas la guerre, il ne s'agit pas de cela. Aucune explosion, aucun cri ne viennent rythmer le voyage de Tedo. L'heure n'est plus au combat, mais à la contemplation des dégats... et le constat est désespérant. La photo est magnifique, les images de cette région de l'ancienne Union Soviétique révèlent un souci esthétique et la tendresse du cinéaste pour son pays. La mise en scène nous permet par sa sobriété et sa minutie de voyager dans ces paysages, sans partie pris, ou presque... L'empathie pour le personnage est immédiate. C'est un enfant, et son visage porte les stigmates de la guerre. Pas de pied mutilé ou de bras atrophié, mais un regard étrange. Le strabisme du jeune interprète donne au personnage une expression, et de fait des émotions difficilement déchiffrables. Peut être parce que le personnage est dans l'action, pas dans la démonstration. Le choix du réalisateur pour ce jeune garçon, amateur bien évidemment (comme l'ensemble des interprêtes du film) ne peut être fortuit. Il participe de la narration et de la perception que l'on a de cette histoire, de l'Histoire. Dès lors, la question est pourquoi? Pourquoi choisir un acteur dont le défaut physique accentue la dimension miséreuse du personnage? Le propos n'est pas de juger un jeune garçon sur cette petite "anormalité" (l'anormalité n'ayant aucun sens puisque la normalité est subjective) mais de comprendre ce que l'auteur a voulu apporter à son oeuvre par cette décision.
Peut-être n'y a-t-il rien à voir là dessous, c'est fort propable, car ainsi qu'il l'affirme il a tenté ici de représenter "les enfants de la guerre, les enfants dans la guerre". Mais nous sommes au cinéma, dans le règne de l'image et du symbole, un choix esthétique si radical ne peut être anodin. L'influence que ce regard a sur notre perception de l'histoire n'est pas un détail et ne peut être ignorée par celui qui en est le narrateur. Il est délicat de se positionner sur ce point sans paraitre insensible, mais je m'y risque. La nécessité d'un tel choix ne m'est apparue que dans l'hypothèse suivante: la vision de l'auteur traduite ici est celle d'une représentation de la guerre sur le visage de cet enfant. Même lorsque celui ci s'échappe de sa quotidienneté, même lorsque les paysages sont beaux, lorsque le soleil crépusculaire vient embrasser ses paysages plats et infinis, le visage de cet enfant nous interdit d'oublier parce qu'il n'est pas quotidien. Il n'y a pas de répit dans ce film, et j'ose à peine le dire, il n'y a pas d'espoir. Oui, cet enfant se bat, pour défendre une jeune fille, ou sa mère même (en imaginant qu'il part pour ramener son père, afin que celle ci n'ait plus à se prostituer); oui, il court, il avance, il arrive même à destination; et enfin oui, il pleure, il danse... Mais qu'adviendra-t-il de lui? Constat d'une impuissance, ou représentation du désespoir d'une nation, le film ne donne aucune alternative. La focalisation sur ce qui peut sembler un détail dans le film, est un choix critique. Parce que je crois que l'essence du film, en tant qu'oeuvre d'un auteur, apparait ici. Le plus troublant est le regard que porte sur lui ceux qui l'entoure et qui peut-être illustre la faiblesse de mon regard occidental. Dans ce périple qui le mène à son village d'origine, Tedo rencontre différents personnages, tous errants, exception faite de ces gardes postés à la frontière. Au début, il n'est qu'un enfant perdu, puis sa course en fait un géorgien, c'est à dire un ennemi pour beaucoup. Trois langues, trois nations se croisent dans ce film et à mesure que Tedo s'approche de l'endroit où il est né, il est de plus en plus un étranger... jusqu'à son arrivée. La parti pris est donc peut-être ici. Nous sommes choqués par le visage disgracieux de cet enfant, qui nous semble d'autant plus miséreux qu'il a cette expression hébétée mais finalement dans ces pays où la "normalité" n'a plus de sens, ou la quotidienneté n'existe plus, la seule chose qui reste est l'identité ethnique des gens. Les uns sont ennemis, les autres sont alliés, il y a des enfants, de temps en temps, mais chacun de ces personnages porte en lui les traumatismes de la guerre, sa haine et sa violence."
Laetitia Pelé Jury de l'avenir
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