Vegas : Based on a True StoryAmir Naderi
C'est quoi l'exil ? Pour toi, Amir, c'est quoi ? Est-ce que retourner la terre de son jardin, la labourer, la dégager loin de là, c'est pas une manière de s'exiler de sa propre maison? Au lieu de la vendre à Brian, on défonce les fleurs, les tomates, les racines, quel est le pire ? Mais surtout, est-ce qu'il y a un rapport avec ta situation d'exilé, un manque de ta terre ?
Vegas la désertique. Dans ces quelques plans récurrents où l'on voit la ville en haut du cadre et plein de terre qui remplit le reste, on peut mesurer la distance au rêve : l'évaluer en mètres, mais surtout en kilogrammes, en matière. On embrasse des yeux toute cette terre âpre et caillouteuse, comme une langue râpeuse qui lèche les bords de la ville. Vegas, c'est un négatif de Venise : une île condamnée à disparaître, engloutie par le sable. Ou peut-être que non, peut-être que Vegas ne va pas tomber, peut-être que le sable est finalement moins dur que l'eau, ou que les faux monuments sont plus résistants que les vrais.
N'empêche que sorti du rêve de la ville, au détour d'une rue ou d'une pyramide fake, on tombe sur du sable, le vrai sable, dur. Hors du rêve, la réalité. Alors on découvre que tout ce faux est posé sur une étendue de vrai, du vrai bien dur. Et puis voilà, notre famille américaine, celle avec qui l'on passe deux petites heures, elle est dans les limbes : une espèce de no man's land, où le désert se dispute avec des lambeaux de rêve. Dans cette âpreté, un carré vert, c'est un bout de terre apprivoisé, celui qu'on peut appeler sien grâce à quelques tomates.
Mais Vegas le pourrit à distance, ce pauvre jardinet qui n'avait rien demandé de plus que de verdir et de bourgeonner joyeusement dans son coin de désert. Labourons, labourons, un coup de pioche comme un coup de dé, qu'est-ce qu'on y perd ? La simplicité du film est là : on se demande « qu'est-ce qu'on y perd ? ». Que ce soit devant une machine à sous ou un bout de gazon, qu'est-ce qu'on y perd ? Quelques dollars ? Un peu d'énergie ? Trois coups de pioche ? Une famille ? Finalement, on se laisse berner avec bonhommie par ce grand escroc de Brian, on fonce dans le panneau. Machinations égal machines à sous.
Puis vient le détective. Jusqu'à ce moment, on était Eddie. On avait les mêmes envies, la même curiosité. Quand Quinn débarque, la déchirure avec le personnage est consommée : là, on se résout à n'être plus qu'un spectateur impuissant, on voit à travers les yeux de Mitch.
Car le film tend vers ça : la déchirure, la distanciation progressive et inexorable. Alors qu'Eddie s'enterre, on prend de la hauteur, en tant que spectateur. C'est finalement un film tragique, au sens classique. Tragique, car on est témoin d'une chute, mais on peut rien y faire. Néanmoins, Amir Naderi n'a rien d'amer : l'explosion de la famille est inexorable. Le héros n'est pas responsable, jamais. C'est le Monde qui l'est. Ici, le tragique rejoint le conte, la fable, l'allégorie, ou tout ce qu'on veut. Et la limpidité de l'histoire en est la condition.
Elle passe par une dynamique : l'obsession. C'est simple comme bonjour : d'un point A à un point B. On sous-titrera éventuellement A et B avec des noms qui en jettent, quelque chose comme « équilibre instable d'une famille au bord du gouffre profond de la misère capitaliste » pour le point A, et « le trou », pour le point B. De toutes façons, ni l'un ni l'autre ne compte, c'est le trajet qui importe, ce glissement de la raison à la folie. Et tous ces tas de terre qui s'amoncellent sont des bornes. A chaque fois Eddie creuse un peu plus profond, enfonçant l'idée fixe dans sa tête à coups de pioche.
De l'aveu d'Amir, le son est un des éléments les plus importants de ses films. C'était plus que notable dans L'Eau, le Vent, la Terre, où le vent constituait une symphonie monotone, rythmant les recherches d'un garçon qui s'assèche. Ici, on retrouve le même dépouillement, avec quelques motifs qui reviennent : le vent, encore, et des tintements. Le vent remue la terre, il l'évacue en poussière vers le désert, il aide un peu Eddie à s'exiler de chez lui. Les tintements de flûtes torsadées restent un mystère... Peut-être sont-ils l'incarnation sonore de l'esprit de la maison, qui crie aigrement sa mise-en-garde ou sa douleur ; peut-être sont-ils le rêve américain, l'illusion du bonheur argenté qui s'en va en se dandinant, entrechoquant ses fesses comme deux pièces de monnaie. Le dernier son, c'est Eddie qui part, une pelle à la main. Et le raclement du métal contre le bitume sonne comme une machine à sous.
Noé Bach Jury de l'avenir
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