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 Critiques Jury de l'Avenir

Sell Out !

Yeo Joon Han

 

Dans la séquence d'ouverture Rafflesia Pong, animatrice d'une émission culturelle pour Fony TV interviewe un réalisateur de cinéma d'art et essai peu loquace et totalement nu. « Pourquoi ne se passe-t-il rien dans vos films ? » lui demande-t-elle. Se décidant enfin à parler il répond que « la vie est ennuyeuse. Pourquoi les films ne le seraient-ils pas aussi ? ». C'est sur ce petit clin d'œil ironique envers le cinéma d'auteur que débute Sell Out ! dont la forme enjouée et libre s'attache à démontrer le contraire. Si la vie est ennuyeuse, cruelle même, les films ne sont pas liés à la même obligation. Au contraire, Yeo Joon Han se permet tout et en premier lieu la comédie musicale, forme excentrique s'il en est.
Sell Out !
C'est l'histoire de Fony Enterprises. Une multinationale tentaculaire dont les deux patrons sont obsédés par le profit. Deux de leurs employés vont être confrontés à un choix cornélien : l'art et l'innovation ou l'argent et la réussite. Il y a Rafflesia donc, dont la place est menacée par une star de télé-réalité qui ne fait plus d'audience, et Eric dont l'invention d'une géniale machine à graines de soja ne satisfait pas ses patrons : trop parfaite disent-ils. Dilemme. Rester fidèle à ses convictions éthiques ou basculer vers le côté obscur des exigences du capitalisme ?
En 2007, Emmanuelle Cuau dans Très bien, merci s'attachait à démontrer l'absurdité des administrations d'Etat. Yeo Joon Han, lui, s'attaque au monde très corporate de l'économie de marché, à la télé réalité et aussi, dans une moindre mesure au système de santé, et aux absurdités qu'ils engendrent. Derrière la comédie loufoque, déjantée, se cache une critique acide du capitalisme, agrémentée d'humour noir. Ainsi, pour augmenter son audience, Rafflesia décide de lancer un nouveau concept de télé-réalité : filmer les derniers moments de mourants voire de faire voter les spectateurs pour la survie d'un être plutôt que d'un autre. Eric quant à lui implantera un système destiné à casser sa machine aussitôt la garantie expirée.
Au delà de la dénonciation, ce qui frappe dans le film, c'est sa capacité à accorder le fond et la forme dans un radicalisme esthétique. En choisissant de ponctuer son histoire d'intermèdes musicaux très spontanés - aux paroles joyeusement débiles, mais néanmoins évocatrices - Joon Han repousse les limites de la fiction. Le film est d'ailleurs un vivier d'influences esthétiques, qu'il s'inspire du clip, de la publicité ou du karaoké. Comme dans cette séquence où le récit s'interrompt et où l'image devient le support de paroles de chansons qui se colorent au fur et à mesure que la musique avance. Il s'en serait fallu de peu pour que la salle ne se mette à chanter. Dès lors, le film devient un terrain d'expérimentation où chaque image peut potentiellement devenir un message commercial. Démarche très warholienne que cette œuvre qui se transforme en produit de consommation !
S'il est vrai que le film pèche parfois par une maladresse brouillonne, que les chansons sont inégales et que le montage laisse place à quelques longueurs, il n'en reste pas moins une œuvre audacieuse, drôle et fourmillante d'idées. De quoi tordre le cou à la conclusion de cette fable : si dans le monde du travail, les rêveurs sont tués, heureusement, le cinéma est là pour les venger. 

Annaëlle Simonet
Jury de l'Avenir



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