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 Critiques Jury de l'Avenir

Calimucho de Eugenie Jansen

 

Un certain Nicolas Bouvier, voyageur et nomade dans l'âme, a écrit que le plus précieux des luxes est la lenteur. À cet égard, les gens du cirque - les circassiens comme on les appelle - ont hérité d'un trésor inestimable puisque leur statut même les conduit à vivre au rythme des spectacles et des saisons. Ce qui frappe dans le film d'Eugenie Jansen, c'est donc d'abord l'espace accordé au temps. Ici, rien ne presse, tant que la représentation a lieu et que le show peut se poursuivre sans encombres. Personne ne semble ainsi s'affoler d'une coupure de courant nocturne sur le campement, surtout pas Willy qui, bien au chaud dans sa caravane, préfère déléguer l'entière responsabilité du problème aux quelques immigrés maghrébins qui travaillent pour le cirque. « Qu'ils y aillent ! Ça leur montrera qu'ils ne doivent pas oublier de mettre le fuel pendant la journée ».

 

Eugenie Jansen, qui a choisi de tourner son film dans l'enceinte d'un vrai cirque, a dû s'adapter à une temporalité ponctuée par les répétitions et les spectacles, les déplacements de ville en ville, le montage et démontage du chapiteau... Elle a ainsi accordé une importance particulière à l'attente, à l'hésitation et à la lenteur. Ce qui intéresse Eugenie Jansen, ce n'est pas d'adopter le point de vue du spectateur du cirque ou de se retrouver sous les feux de la rampe. Loin des roulements de tambour, elle préfère explorer les zones d'ombre et hanter le campement à la recherche de ses habitants. Mais qu'on ne s'y trompe pas, Calimucho n'est pas un documentaire. Les personnages sont bel et bien « interprétés » et la mise en scène s'appuie sur une intrigue construite de toute pièce. Dicky, la fille du propriétaire du cirque, vit avec Willy, le lanceur de couteaux. Elle élève le fils de ce dernier, Timo, qui la considère comme sa propre mère. Mais Dicky commence à se lasser des sautes d'humeur de Willy, que l'alcool a tendance à rendre caractériel, et s'éprend de Tarek, un jeune immigré récemment embauché.

 

La pesanteur est partout dans Calimucho et prend des formes diverses. Elle est d'abord narrative et repose sur le scénario lui-même. En nous faisant partager la vie d'un petit cirque néerlandais et de ses différents acteurs, Eugenie Jansen se trouve confrontée à un cadre social préétabli. Un peu à la manière d'un ethnologue - ou d'un documentariste -, elle plonge au cœur d'une structure sociale et culturelle nouvelle. En adoptant le point de vue de Dicky, la réalisatrice nous parle aussi de la difficulté pour une femme de vivre son rêve ou de laisser libre cours à ses envies. On passe alors de l'observation passive du quotidien et de l'anodin - tout ce qu'on fait en somme quand on vit dans un cirque - à une réflexion plus universelle sur le rôle des pesanteurs sociales au sein d'une communauté comme celle des circassiens. On ressent ici la volonté de la cinéaste de mettre subtilement en lumière le paradoxe auquel Dicky doit faire face. Enfant de la balle, elle appartient à la grande famille du cirque et sait que son destin est de créer de l'émotion et d'éveiller chez les autres (les spectateurs) le doux souvenir d'une enfance toujours intacte. Et pourtant, elle reste incapable de s'affranchir et d'ancrer ses propres rêves dans la réalité.

 

La pesanteur, on la retrouve également à l'image. Elle devient alors temporelle. Eugenie Jansen laisse tourner la caméra et préfère lui donner de la mobilité, quitte à perdre en précision. Là encore, en liant la forme au fond, la cinéaste joue sur un décalage intéressant entre l'univers du cirque, celui de la piste aux étoiles, et l'envers du décor, la caravane dans laquelle on fait tomber le masque et les paillettes. Entre les deux, la prise de position est tranchée. Calimucho n'est pas un film spectacle et refuse les artifices et autres effets proprement cinématographiques destinés à créer de l'illusion. La direction d'acteurs laisse ainsi le champ libre à l'improvisation et à la spontanéité tandis que le montage, tout en fluidité, répugne aux coupes abusives et ignore le champ contre champ. L'imperfection devient la norme et le flou comme le hors champ sont omniprésent. Par un parti pris esthétique engagé, Eugénie Jansen inscrit son film dans la durée et lui donne une pesanteur visuelle et sonore qui retranscrit au mieux la réalité qu'elle nous donne à voir.

 

En marge de la piste et des lois sacrées du cirque, Calimucho met à nu ces hommes et ces femmes dont les corps virtuoses exercent sur nous une fascination jubilatoire. Sans fards et sans costumes, ils se révèlent à nouveau être des hommes, soumis comme le commun des mortels aux lois triviales de la pesanteur.

 

Robin Robles
Jury de l'Avenir

Calimucho

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