BreathlessYank Ik-june
« Salope, tu veux crever ? » : Entrée en matière par un double passage à tabac musclé ou comment propulser le spectateur en quelques minutes dans l'océan de violence que constitue ce film coréen sombre et remarquable réalisé par Yang Ik-June. Breathless est un film coup de poing comme on dit et d'ailleurs, les coups et injures fusent sans relâche tout au long du récit sur Sang-hoon, cogneur professionnel qui cache au fond de lui un lourd traumatisme et qui ne peut s'exprimer que par cette violence omniprésente : son job consiste à frapper pour obtenir des sommes d'argent, il ne parle que par des insultes et des agressions verbales et même lorsqu'il rend visite à son petit neveu ou à sa sœur, il ne réussit pas à se débarrasser de sa carapace brutale. Le montage appuie énormément « l'effet matraque » du film qui met K.O le spectateur car le réalisateur a souvent recours au gros plan qui force à affronter la rudesse physique des affrontements et au montage saccadé, notamment pour les flash backs, qui frappe d'autant plus qu'il reprend sans cesse le dessus sur des séquences calmes et assez statiques et laisse le spectateur sans répit et sous tension : la violence est le moteur du film.
Et pourtant, même si le film semble à première vue nous lancer le défi de supporter de la violence dans quasiment chaque séquence, semble nous jeter à la figure un « Tu veux de la violence, tu veux du sang ? Tu veux des personnages brisés, de la bagarre ? Eh bien tu vas être servi ! » , il se révèle rapidement être aussi un film humaniste et touchant car non seulement on suit le parcours de cet homme incontrôlable et pourtant plein de bonnes intentions et mais surtout sa rencontre avec une jeune lycéenne qui apparaît partiellement comme son alter ego : tout comme cet homme intouchable qui est enserré dans la violence depuis son enfance avec un père qui battait sa femme, et qui a perdu sa mère et sa sœur par la faute de ce dernier, elle aussi a une famille détestable, un père perturbé et régressif, un frère intolérant et agressif, une mère décédée quelques années auparavant et un caractère bien trempée : après une rencontre explosive à coups de claques, de mâchoire malmenée et de crachats, Sang-hoon et la jeune Yeon-hee s'apprivoisent et se trouvent mutuellement un reflet à la rage qui les habite. Ces deux âmes essoufflées par les épreuves et épuisées par l'enfer quotidien qu'ils traînent se croisent et s'entrecroisent jusqu'à devenir l'un pour l'autre deux piliers indispensables. Les deux acteurs nous offrent une performance magistrale, un duo cinématographique atypique et drôle car la poussée de la violence physique et des dialogues savoureusement vulgaires prend parfois des tours comiques, comme si le spectateur complètement ahuri devant ce flot de hargne, finissait par en rire, partagé entre délectation et nervosité. De même que les séquences de tendresse maladroite entre ce petit neveu en manque de père et cet homme qui ne trouve pas le juste milieu entre son caractère rageur, son intérieur brisé et sa volonté d'offrir à ce petit ce qu'il n'a pas eu sont justes et sans emphase, articulées par un montage doux, une caméra qui circule librement et suit de loin les personnages dans ces instants de sérénité (les scènes dans la ville).
Cependant, Breathless évite la facilité et une fin idéaliste et peu crédible, ne laisse pas l'espoir et la libération s'accomplir comme par magie : le scénario porte avant tout le fait qu'un traumatisme vécu est irrémédiablement voué à des répercussions pas forcément salvatrices sur les personnages concernés : Sang-hoon hanté par un père violent ne survit que par un besoin de cogner omniprésent et un rapport de vengeance quotidienne jamais assouvie et refusant de s'achever contre un père qui se repent par le silence et l'impassibilité. De même que la violence devient la seule façon de communication dans la famille de la jeune fille puisque le frère emprunte le chemin tracé par Sang-hoon. Et quand l'ultraviolent commence à évacuer sa rage et à ressentir une overdose de ce mode de vie et de communication (démission du job, refus de laisser son père mourir), à envisager le pardon et à ressentir un doute sur sa route, c'est l'innocent frère de Yeon-hee qui décide de la sienne, qui cède a la brutalité et qui passe à l'acte, fatalement, puisque son baptême en tant qu'ultraviolent s'accomplit sur Sang-hoon à coups de marteau. La dernière séquence boucle ce récit teinté de fatalité et de répétition inéluctable avec la jeune fille qui aperçoit son frère faire une sale besogne de passage a tabac réalise à cet instant que son compagnon d'infortune retrouvé massacré était à cette même place le jour où sa mère avait vu son restaurant saccagé et avait perdu la vie mais ne se doute pas que ces deux derniers sont liés par le sang et le meurtre. L'histoire se répète, la roue tourne, la chance passe, la rédemption existe mais elle n'arrête pas la machine maudite de la répétition, et quand l'un sort la tête de l'eau ou ici pourrait-on dire du sang, c'est un autre qui s'enfonce dedans.
Finalement tout se téléscope et le schéma se redessine. Le père s'ouvre les veines mais c'est Sang-hoon qui se videra de son sang ; Sang-hoon tourne le dos à sa façon de vivre mais le frère la choisit...
Breathless est un film magnifique, porté par une réflexion douloureuse sur les familles brisées et sur les conséquences de la violence mais la rencontre improbable entre un solitaire sauvage et une fillette plus têtue qu'elle en a l'air apporte un peu de légèreté, des moments d'humour noir jouissifs, une émotion brut de décoffrage et épurée et semble nous souffler que même si ce tableau humain est bien sombre, il y a de la lumière en profondeur et une brève rencontre permet finalement à des liens de se créer, tout en n'empêchant en rien la brutalité de continuer sa route.
Clémence Valladier
Jury de l'Avenir
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