Masterclass Adami : la télévision en question
La télévision pour un comédien, piège ou tremplin ? Camille Chamoux, Samuel Theis, Brice Ormain et Bernard-Pierre Donnadieu se sont réunis pour examiner cette question épineuse, lors d'une masterclass modérée par Jean-Pierre Lavoignat.
Jean-Pierre Lavoignat : Bernard-Pierre Donnadieu, vous vous êtes d'abord fait connaître au cinéma, pour ensuite travailler essentiellement pour la télévision. Que vous inspire cette question : la télévision pour un comédien, piège ou tremplin ?
Bernard-Pierre Donnadieu : Je pense que c'est une question sur laquelle il est très difficile de théoriser. Il y a un tas acteurs, comme Clovis Cornillac, qui ont effectivement commencé à la télévision pour faire ensuite une vraie carrière au cinéma. Mais le contraire est vrai aussi... et c'est parfois une question de choix! En ce qui me concerne ce n'est pas un hasard si à un moment donné je n'ai plus fait de cinéma. Quand j'ai quelque chose à dire je le dis, que ça plaise ou non. Au fond je préfère largement faire de la bonne télé que du mauvais cinéma.
Jean-Pierre Lavoignat : Est-ce que vous croyez aux « catégories » ?
Bernard-Pierre Donnadieu : Je crois surtout que le vrai problème c'est de durer, même à la télé. Moi, je fais un film par an, quand tout va bien. Et entre La Passion Béatrice de Bertrand Tavernier et Faubourg 36 de Christophe Barratier, il s'est passé presque 20 ans, 20 ans pendant lesquels je n'ai pas fait de cinéma.
Jean-Pierre Lavoignat : Samuel Theis, vous qui vous êtes surtout fait connaître par la télé en jouant Louis XIV dans Versailles, le rêve d'un roi en 2008, est-ce que cette notoriété à la télé vous a amené des propositions pour le cinéma ?
Samuel Theis : Pas vraiment non (rires). Il faut dire que les gens du cinéma ne regardent pas beaucoup la télé ! Mais je suis d'accord avec Bernard-Pierre, dans tous les cas c'est une question de choix. Ce n'est jamais facile de débuter dans le métier. Il est difficile de savoir, quand on est jeune, s'il vaut mieux tout faire pour être visible, ou alors être plus radical. Pour ma part je n'ai pas fait que des choses que j'ai choisies avec le cœur ! Je traîne sans doute quelques casseroles... et ça ne me semble pas très grave. De toutes façons, la pratique du métier est la même à la télévision et au cinéma, on apprend partout ; ensuite en vieillissant on apprend aussi à mieux se positionner.
Jean-Pierre Lavoignat : Camille ? Vous avez commencé avec un one-man show, maintenant vous travaillez aussi pour la télé, comment les choses se sont-elles enchaînées pour vous ?
Camille Chamoux : Eh bien je faisais effectivement un one man show, c'est comme ça que j'ai été « repérée », et que j'ai eu des propositions pour faire des sketches sur Canal +. C'est très bizarre de travailler pour la télé quand on vient du théâtre... Il s'agit de deux démarches inverses : au théâtre, on rôde son spectacle pendant des mois et si on se plante, ce n'est jamais que devant 200 ou 400 personnes. A la télé en revanche, on écrit à toute vitesse et quand on se ridiculise, on le fait devant des millions de gens ! Mais là où je ne suis pas d'accord avec Samuel, c'est que les gens du cinéma ne regardent peut-être pas de téléfilms, mais ils regardent comme tout le monde des émissions débiles ! Du coup, pour ma part je ne viens pas du tout du cinéma, je ne connaissais personne dans ce milieu, mais je commence à avoir des propositions. Une petite porte s'ouvre pour moi au cinéma et c'est grâce à la télé, qui m'a offert une visibilité. Je ne dis pas qu'on me propose des choses très intéressantes, mais on m'en propose ! Donc oui, je pense que la télévision est un tremplin, même si ce n'est pas forcément un tremplin épanouissant. Le fait est qu'en ce moment, avec la multiplication des chaînes, il y a une demande énorme en humoristes, et qu'on peut toujours tirer son épingle du jeu, à condition bien sûr de vouloir jouer à ce jeu-là.
Jean-Pierre Lavoignat : Et vous Brice ? Vous avez été Talents Cannes Adami en 2006... En tant que jeune comédien, comment vous positionnez-vous entre télé et cinéma ?
Brice Ormain : Je pense qu'on a toujours le choix. Je me vois encore arriver à Paris à 20 ans en disant : « moi je ferai jamais de pub, et je ferai jamais de télé, je jouerai que dans des films d'auteur ». Et puis on en revient vite... au bout de trois semaines on se rend compte qu'il faut bien bouffer, et que l'essentiel pour un comédien c'est de jouer. D'ailleurs avec Camille on se demandait où on s'était rencontrés, en fait on s'est rencontrés sur un casting de pub ! Bon ben voilà, c'est pas forcément ce dont on rêve à vingt ans, mais ça permet aussi d'apprendre, et je ne pense pas que tout soit fini parce qu'on fait une pub ou une série.
Jean-Pierre Lavoignat : D'ailleurs il y a une très grande différence, sur le sujet, entre la France et les Etats-Unis. Aux Etats-Unis on voit beaucoup d'acteurs de cinéma revenir à la télé, par exemple Glenn Close. Alors qu'en France à moins que le film ne soit réalisé par Josée Dayan, c'est beaucoup plus rare !
Bernard-Pierre Donnadieu : Oui enfin on ne voit plus beaucoup Glenn Close au cinéma ces dernières années...
Camille Chamoux : Et la grande différence, c'est que la production de séries aux Etats-Unis est, globalement, de bien meilleure qualité qu'en France.
Jean-Pierre Lavoignat : En fait le vrai problème c'est de trouver le moyen de s'ouvrir des portes. Samuel Theis, comment les choses se sont-elles passées pour vous ?
Samuel Théis : Je jouais au théâtre, et j'ai rencontré un directeur de casting. C'est comme ça que j'ai atterri sur Versailles, le rêve d'un roi. Ensuite cette expérience-là m'a permis de rencontrer des réalisateurs, et d'autres directeurs de casting... Et puis il ne faut pas négliger l'importance des phénomènes de mode, qui font que les choses peuvent s'emballer très vite. Il n'y a pas de règle, mais il me semble que dans tous les cas, quand on est sur un projet et qu'on travaille bien, on a de grandes chances de continuer à travailler.
Bernard-Pierre Donnadieu : Ca, ce n'est pas tout à fait vrai : Je connais plein de gens qui travaillaient beaucoup, qui avaient des premiers rôles quand moi-même je commençais, et qui ne travaillent plus du tout ! Le grand danger à mon avis, c'est justement d'être l'objet d'un phénomène de mode : au début on crée un buzz, ensuite on se voit proposer des rôles très similaires et puis peu à peu, ça s'épuise. Et je crois que même s'il faut bien manger, il faut vraiment éviter de céder à l'argent. Pour ma part je n'ai jamais accepté de faire une série ! Une série peut vraiment tuer une carrière. Regardez Bruno Cremer : après Maigret, il n'a plus jamais vraiment travaillé pour le cinéma. C'est un problème d'identification : quand on dit « Derrick est mort », on ne dit pas le nom du comédien. Le comédien est identifié à son personnage et devient inemployable pour quoi que ce soit d'autre.
Jean-Pierre Lavoignat : Il y a des contre-exemples : George Clooney aux Etats-Unis, Jean Dujardin en France...
Bernard-Pierre Donnadieu : Oui mais Jean Dujardin n'a jamais vraiment incarné un personnage, il faisait du Jean Dujardin ! Quant à Clooney, il est vrai qu'il a échappé à Urgences, mais les américains ont une autre approche, parce qu'ils deviennent producteurs. Le problème, c'est surtout qu'il y a entre théâtre, cinéma et télévision une histoire de caste. Il y a de très bons réalisateurs de télé, comme Marcel Bluwal ou Pierre Kassowitz, qui ont beaucoup de mal à passer au cinéma. Quant aux comédiens qui font beaucoup de pubs, à un moment ou à un autre ça s'arrête pour eux au cinéma. Le seul contre-exemple c'est Marc de Jonje qui faisait une pub pour un fromage, ça lui a permis de jouer dans Rambo !
Samuel Theis : C'est vraiment un sujet sur lequel il est très difficile de faire des généralités. Il y a des exemples et des contre-exemples. Et je ne suis pas sûr que ce soit très productif de penser en termes de « carrière ». Il y a des choix qu'on fait, d'autres qu'on ne fait pas, l'essentiel c'est de jouer ! D'ailleurs j'ai accepté de jouer dans une série, Un village français... le projet me plaisait et j'ai décidé de le faire.
Camille Chamoux : Et puis même si ça peut être embêtant d'avoir fait certaines choses, tout n'est pas discriminant ! Par exemple ça peut être très intéressant de tourner dans une pub. Ne serait-ce que parce que ça rapporte énormément d'argent, et que ça donne du temps pour s'occuper de choses plus personnelles, en toute liberté. Pour ma part j'ai fait trois pubs, et les trois fois j'y ai travaillé avec des gens de cinéma, qui étaient au fond de vrais créateurs. Et finalement c'est un contexte assez sain, parce que tout le monde sait que ce qu'on est en train de faire un truc nul, et tout le monde se dit : « bon ben quitte à faire un truc nul, faisons-le aussi bien que possible. » En fait, les réseaux parallèles comme la pub et la scène sont parfois les plus rentables, parce qu'on peut y faire des rencontres directes, d'artistes à artistes.
Brice Ormain : Oui, franchement ce n'est pas un drame d'avoir des casseroles ! Moi-même j'en ai une petite : j'ai joué dans Les Feux de l'amour (rires). Ils sont venus à Paris et j'ai eu une journée de tournage. Et pour tout dire j'ai beaucoup rigolé ! Ce métier est complètement fou... par exemple j'ai fait trois castings pour Plus Belle la vie. Les trois fois j'étais « en option », c'est-à-dire qu'au dernier stade du casting on ne devait plus être que deux ou trois en lice. Et les trois fois j'ai été recalé ! Et à chaque fois, je me suis dit : « bon, j'ai qu'à moitié envie de faire ça, mais si c'est pour y avoir trois jours de tournage... c'est quand même quelque chose à avoir vu une fois dans sa vie ! »
Camille Chamoux : Et puis la télé est un média, point final. Il n'y a aucune raison que ce soit un gage de médiocrité ! Car cette médiocrité est surtout une conséquence des contraintes tournages, des délais très serrés et du peu de soin qui peut être apporté, du coup, à la mise en scène. Je crois que cette télé-là, la télé des séries policières répétitives qui ont marqué ces vingt dernières années est finie.
Bernard-Pierre Donnadieu : Enfin, il y a surtout de plus en plus de télé et de moins en moins d'unitaires de qualité. Et d'une part la série est condamnée à devenir médiocre, d'autre part le cinéma étant financé par cette même télé, on en arrive à un cinéma très calibré, comme le serait de la télé pour le grand écran. Et puis les grands producteurs n'existent plus, tout le cinéma est vraiment assujetti au bon-vouloir des chaînes...
Samuel Theis : C'est vrai. Et du coup avec la suprématie grandissante des chaînes de télé, plus personnes ne veut prendre de risques. Les grands producteurs étaient des gens qui avaient du goût, et qui savaient prendre des risques. Or aujourd'hui tout le monde est devenu extrêmement frileux et le résultat c'est qu'il se fait vraiment très peu de bons films. Nous au milieu de ça on est complètement instrumentalisés, dans un contexte où la question artistique devient la portion congrue des projets.
Question dans le public : Combien de scénarios recevez-vous par semaine ?
Samuel Theis : Ouhla, attendez je sais même pas il faut que je compte ! (rires) Non, plus sérieusement, on ne reçoit pas vraiment de scénarios. Un projet se monte, et ensuite seulement on rencontre les directeurs de castings...
Jean-Pierre Lavoignat : Et vous Brice ? Comment arrivez-vous sur les projets ?
Brice Ormain : Moi c'est après avoir été Talent Cannes Adami que j'ai rencontré des directeurs de casting. Mais par ailleurs j'ai aussi plein de potes qui travaillent, ce qui me fait un second réseau.
Bernard-Pierre Donnadieu : Moi en général je bosse surtout quand je suis à l'origine du projet. Comme je refuse tous les scénarios inintéressants que je reçois, eh bien forcément j'en reçois de moins en moins ! Et les bons téléfilms se font tellement rares... Quelqu'un comme Yves Boisset, dont les films font les plus gros audimats, et ramassent tous les prix dans les festivals, eh bien il met facilement cinq ans pour arriver à faire un film ! Tout ça parce qu'il ne fait pas de la télévision familiale !
Samuel Theis : D'ailleurs on parle des comédiens, mais nous sommes tous logés à la même enseigne... Il y a de bons réalisateurs qui pour gagner leur vie sont obligés de faire des téléfilms familiaux !
Jean-Pierre Lavoignat : Est-ce qu'on retrouve les mêmes directeurs de castings pour la télé et pour le cinéma ?
Samuel Theis : Non. L'idéal c'est d'avoir la chance de rencontrer les deux. C'est toute l'utilité d'avoir un agent.
Jean-Pierre Lavoignat : Vous avez joué au cinéma dans Musée haut musée bas de Jean-Michel Ribes. Qui est venu vous chercher pour ce film là ?
Samuel Theis : En l'occurrence, Jean-Michel Ribes lui-même. J'ai coréalisé un moyen métrage qui est passé à Cannes et dans d'autres festivals, Forbach, ce qui m'a offert une petite visibilité dans le milieu.
Question dans le public : Quel conseil donneriez-vous à un jeune acteur qui commence ?
Samuel Theis : S'accrocher !
Bernard-Pierre Donnadieu : A mon avis l'essentiel c'est de ne pas être demandeur. Parce qu'être demandeur, aller voir les gens en leur donnant l'impression qu'on ne travaille pas, c'est tout de suite discréditant !
|