Helen de Joe Lawlor et Christine MolloyEloge de l'ailleurs
Dans un parc strié de plages de lumière à l'automne, cinq filles. L'une d'entre elle, avec son manteau de cuir jaune, comme les feuilles, comme la lumière, se sépare des autres. Le temps est ralenti. On pense, ça et là, à Blow up d'Antonioni ou à Elephant de Gus Van Sant. Les personnages, fantomatiques pantomimes, évoluent dans ce temps suspendu ni réel, ni irréel, dans un présent étiré au-delà de tout futur et de tout passé, qui placent déjà le film dans un ailleurs poétique et existentiel.
Plus tard, on nous parlera de Brigadoon, plaçant le fait-divers dans une temporalité de conte de fée. On nous demandera : que ressent-on au réveil, quand on a dormi pendant cent ans ? Et toi, Helen, tu sens que tu étais en sommeil jusqu'à présent, et tu vois enfin une possibilité de t'éveiller.
Tu travailles dans un hôtel de luxe par besoin d'argent et n'aimes guère le lycée. Tu ne sais rien de ton passé, tu n'as pas de parent, peu ou pas d'amis, peu ou pas de rêve. Tu dis que tu aimerais un jour être à la fenêtre d'une cuisine et dehors, alors que rien ne te serait familier, tu te sentirais pourtant chez toi. Helen, ton nom s'inscrit au générique sur les images d'une autre. Cet autre c'est Joy, portée disparue, une jeune fille de ton lycée, mais un peu plus heureuse que toi. Toi, tu as été choisie pour jouer son rôle dans la reconstitution de sa disparition.
Alors, à voir ces identités adolescentes un peu flottantes on se demande qu'est-ce qu'être soi. Qu'est ce qui fait qu'on passe de l'identité zéro, à l'identité pleine, une personne, une ? Il y a Joy, disparue, disséminée dans une veste, un mascara, un journal intime, un bloc-note, un porte-monnaie, une présence-absence à qui Helen adresse ses pensées. Et Maria, estonienne qui a fait le grand saut pour l'Angleterre : nouvelle langue, nouvelles musiques, nouveaux repas et nouveau nom.
Helen évolue dans des espaces anonymes, vides et glacés, dans lesquels elle insuffle peu à peu les tensions et espoirs qui l'animent. Dans une mise en scène d'une sobriété et d'une retenue constante, la lenteur des gestes, la longueur des prises, donnent le temps à l'émotion de se déployer. A la recherche de la sincérité, la caméra scrute le visage de l'actrice, le détache des cadres par des aplats de couleurs unis. On recherche son regard, on s'attache aux variations de la lumière sur sa carnation pâle, on est attentif aux oscillements de sa démarche.
Vous comprenez que l'on est loin ici du réalisme social. Les auteurs se tournent plutôt vers une théâtralisation des cadres et des situations où l'on retrouve la force des mouvements les plus simples. « Avance doucement vers moi, retourne doucement vers le mur » dit la policière à la jeune Helen. Un, deux, trois, quatre. On va de balise en balise, dans ce film qui décortique à la manière d'un médecin légiste, les objets d'un double drame existentiel.
Elodie Tamayo Jury de l'Avenir
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