La dernière saison : ShawaksKazim Öz
En arrivant sur les lieux du tournage, dans les plaines du Kurdistan le projet de Kazim Öz était celui de filmer une communauté, les Shawaks. Leur relation avec le bétail, principale denrée d'un écosystème possible, si fragile soit-il à en croire les bergers, l'a pourtant influencé à déplacer son cadre vers elle. Tentation allégorique qui emporte le sujet principal du film, la culture Kurde, dans ses prouesses autant que ses travers.
Le film débute par des plans de situation toujours plus serrés harmonisant le cœur des montagnes enneigées au repos d'un village, à la chaleur des chaumières, à l'authenticité des Shawaks. Déposée là, au coin du feu, la caméra capte quelques instants d'un hiver tranquille où le monde unifié à l'image partage la candeur d'un poème à l'écran... neige, soleil et autres éléments forment une cosmogonie favorable : « à mon pays, là où le sommeil est si doux ». C'est un retour au calme bien mérité après La tempête, dernier film de Oz se clôturant sur le retour au pays d'un kurde fuyant l'agitation de la capitale turque.
A travers l'importance des saisons, on intègre ainsi une chronologie cyclique, loin d'une actualité politique récurrente dans la région ; le cadre de Shawaks est intemporel et isolé du monde qu'il tente de rejoindre, la ville et ses milliers de lires à la clé. Si l'on doute encore d'une incursion a-historique, le conte d'un père à ses enfants évapore le contexte prééminent du dernier film, du moins, il le dissout dans une lointaine mythologie vers laquelle la déshumanisation latente des sujets du film résonnera, même si c'est de manière décroissante.
Après avoir tenté d'inscrire l'Histoire Kurde par la force de l'activisme en suivant l'implication de Cemal à Istanbul, Kazim Öz propose donc un détour(nement) mythologique qui nous plonge dans un quotidien éloigné. Là, ce ne sont plus les leaders d'un mouvement qui organisent l'émancipation du peuple Kurde mais un nuage-oracle dans le conte paternel qui sensibilise aux dangers futurs.
Que révèle donc la traversée de ces chemins qui composent le reste de l'année ? Les plans d'apaisement ne constituent en fait que les deux extrémités de la boucle chronologique du film dont le titre (La dernière saison) suggère la coupe. Ce sommeil si doux est-il le fait d'un éveil trop rude ? A l'approche de la ville, peu à peu, le film tend bien à se défaire du conte... en passant par la fable (fontainienne). Une nature accueillante s'affiche en premier lieu, l'idylle avec la communauté de cette contrée pourrait se traduire à travers la joie et l'émerveillement des enfants face aux bêtes. En début de saison, une brebis accouche mais ce qui aurait dû être un autre émerveillement à la vie, en miroir de celui des enfants sera interrompu par la rusticité avec laquelle le berger enlève l'agneau de ce cadre encore bucolique. C'est la nécessité d'entrer dans le système-troupeau, départ d'une réaction en chaîne alimentaire.
Parallèlement, au sein d'un bestiaire qui souffre au gré de l'avancement, on entend la plainte des bergers et bergères convoquant un quotidien à faire, à travailler à partir de cette naissance, une réalité à rejoindre. Si l'accouchement était le point de départ d'un chemin vers l'abattoir, il introduit pour les Shawaks une difficile transhumance économique « nous sommes exploités de toute part » disent-ils. Les agneaux à l'envers tenus par les pattes renverront à une image future, la pendaison au crochet de l'abattoir que le réalisateur aura souligné par un bêlement, signe de vie révolue. L'effet pourrait être grossier ; on imagine aisément un spot pour WWF ou à une de ces vidéos encore plus sanglantes que certaines organisations animalières s'évertuent à répandre sur le net. Franju avec Le sang des bêtes éclaire le procédé de Kazim Öz puisqu'il avait travaillé cette souffrance dans l'optique d'assumer les coulisses de notre civilisation. Les organismes végétariens engagés dans le gore n'ont pour leur part qu'un seul but, révulser à partir d'une réalité dont la seule connaissance n'a pourtant pas besoin de représentation pour en faire comprendre l'immoralité. Concilier la difficulté d'une image et la nécessité de sa situation, c'est donc ce qui se déroule à l'écran, Kazim Öz trouve là une justesse critique surprenante pour une volonté d'inscrire dans le destin des images sa propre culture.
Chercher l'expression, la réflexivité du moins, d'une conscience animalière, même en traquant l'œil plein cadre d'une brebis souffrante, la quête est vaine puisque l'air demeure hagard, le zoom ou le travelling peuvent bien nous l'amener, un regard, inconscient des conséquences de l'objectif ne nous regardera pas plus qu'en son absence. Tout ceci est connu depuis fort longtemps mais Kazim Öz en est conscient, l'anthropomorphisme ne dessert son propos que si celui-ci est scientifique, et encore (André Bazin le rappelait déjà dans Montage interdit). Poétiquement, voire politiquement, il a donc une chance s'il n'est pas pris au premier degré. Que transmet donc cette communication fabulée ? Le fatalisme d'une communauté contrainte au même périple chaque année et l'espoir de s'en défaire. Que faire après la dernière saison ? La chanteuse, bergère le reste de l'année laisse au film la possibilité de s'évader d'une route déjà toute tracée, après les montagnes, l'abattoir et la boucherie.
Le parti pris du réalisateur sur l'insistance de son cadre animalier était selon ce qu'il rapportait en entretien l'idée de prêter aux bêtes une communication qu'ils ne peuvent avoir d'eux-mêmes. Il s'agissait donc de rééquilibrer les rôles d'une économie opérante, que seule l'harmonie captée dans le cadre entre les femmes, les hommes, les bêtes et la nature peuvent mettre en place. Les plans d'une balance pour le prix confirment cette interaction naturelle sur laquelle vivent les Shawaks, sur laquelle repose leur force, c'est aussi ce que suggère le conte de la fin, où chacun trouve son compte dans une chaîne de service interminable. Mais l'équilibre n'est pas toujours optimal semble-t-il puisque d'autres plans se balanceront.
La coupe dans cette boucle infernale laisse ainsi émerger d'autres puissances. Si les hommes occupent le cadre de plus en plus par une présence naturelle (puisque dominant l'organisation de la traversée ils s'imposent forcément à la caméra), des bords du cadre, les femmes viendront prendre la place qui leur est due au point que l'œil étranger devient gênant à la tradition patriarcale. Mais Oz n'élabore pas une utopie, il révèle la force que promulgue une interaction entre les éléments et les chemins de travers qui s'y agrègent.
Morgan Rosemberg
Jury de l'Avenir
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