Madame ButterflyTsaï Ming-liang
Tsaï, pourquoi le mouvement ? Pourquoi une caméra portée, brinquebalante dans les allées de la gare ? Pourquoi une lumière sale, une qualité vidéo ? Pour montrer qu'on peut se renouveler, sans cesse. A ceux qui reprochait l'esthétisme de tes cadres fixes et de tes clairs-obscurs colorés, quelle plus belle réponse? Parce qu'un film peut être beau, même avec une lumière dégueu et des couleurs pourries. Parce que la lumière est belle quand elle a du sens, surtout dans ce dernier plan, si long, dans un lit.
Et puis toi, Madame Butterfly, pourquoi tu papillonne dans la gare routière ? Tu fais semblant de vouloir partir, tu t'obstines à demander une réduction dérisoire qui t'es déjà accordée. Parce que tu veux pas partir. Tu veux simplement que ton ami vienne te chercher. Ton amour. Ça se voit dans tes yeux, qui scrutent la foule et les enseignes colorées, alors que tu dois te contenter d'une voix, au téléphone. Mais comment une voix pourrait-elle remplacer un corps, que tu désires, alors que cette foule te pétrit la chair ? Alors tu te combles quand même, en mangeant. Une banane, ou des boulettes. Dans lesquelles tu trouve un cheveux. Un poil peut-être. Tu te remplis, quoi. Il faut remplacer ce corps absent, d'une manière ou d'une autre. Alors tu manges.
Et puis, les autres nous regardent à cause de toi, madame Butterfly. Toi tu cherches un spectre, tes yeux sont nulle part, dans le lointain. Et Tsaï n'a pas prévenu les gens de la gare. Il n'a pas dû leur dire qu'il tournait un film. Du coup, ces corps réagissent à ta présence. Ils te regardent, ils nous regardent. Nous voilà pris en flag'. Nous, les grands absents des films, ceux qu'on ne regarde jamais, car on se planque derrière le 'quatrième mur'. Du coup, côté présence, t'es servie : il y a nous, il y a Tsaï qui te suit avec la caméra (je pense même que c'est plutôt lui qu'ils regardent, les gens), il y a la foule, toute de chair et de peau. Mais tu n'arriveras pas à croiser les yeux de ton ami, ni à étreindre son corps. On est là, nous, qui t'observons te débattre avec l'air, avec rien, avec une pensée peut-être, celle du désir, peut-être.
Et puis, dans ton lit, il n'y a que l'oreiller pour te consoler. Peut-être il a gardé un peu l'odeur de l'absent. Peut-être que tu veux juste un peu de matière à étreindre. Peut-être que ce mouchoir a gardé un peu de lui ? Arrête, madame! N'oublie pas la lumière ! Une brise agite les rideaux de ta fenêtre : tant pis pour lui, la lumière te caresse. C'est bien peu de choses, tu me diras. Mais pense que c'est peut-être lui qui fait respirer ce rideau. A vrai dire, je crois plutôt que c'est toi qui le fait bouger, qui demande la caresse de la lumière comme une plante. Madame Butterfly, te voilà devenue fleur.
Noé Bach
Jury de l'Avenir
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