La Nana de Sebastián Silva
Dans une riche demeure du Chili, une famille est joyeusement attablée et Raquel, la bonne, reste seule en cuisine à mâchonner son propre repas. Le ton est donné : c'est au sein de cette maison que les frontières sociales, aussi bien qu'humaines seront établies, mouvementées, puis enfin brisées. Dans ce deuxième long métrage récompensé cette année au festival de Sundance, Sebastian Silva nous propose ce petit bijou du cinéma indépendant d'une construction quasi-parfaite où les faits et gestes d'une femme de chambre au sein de la famille qui l'emploie nous sont montrés. Raquel est au service des Valdes depuis 20 ans, dévouée corps et âme à son emploi elle s'est trouvé une véritable place dans la famille. Parfois tendre, parfois dure et sournoise, la bonne continue tant bien que mal son travail, alors que les premiers signes d'une fatigue depuis longtemps endormie apparaissent. Elle a besoin d'aide, et une deuxième bonne est engagée au grand malheur de Raquel qui voit en elle une rivale et une menace pour son avenir dans la famille. Elle se retrouve prête à tout faire pour garder son emploi.
Une des principales qualités de cette oeuvre est la capacité du réalisateur à dissimuler les frontières sociales pour mieux les montrer. Cette première scène où les Valdes fêtent l'anniversaire de Raquel, ceci demeurant un geste émouvant, semble pourtant regorger d'une dérangeante hypocrisie où cette domestique est invitée une fois dans l'année à s'asseoir à la table des maîtres, l'invitant à se sentir l'une des leurs. En conviant Raquel à leur table, la couvrant de cadeaux et de bonnes paroles, les Valdes espèrent briser les différences alors qu'ils ne sont parvenus qu'à mieux nous les présenter. Est alors dressé un véritable portrait de femme : dès la première scène nous découvrons ce personnage habité d'une sorte d'animalité. Imposante et silencieuse, ses longs cheveux noirs tels une crinière et ce regard à la fois éteint et scintillant de dévotion et de sournoiserie, elle nous apparaît tel un chien de garde pouvant passer des caresses à l'attaque avec une aisance terrifiante. La mise en scène installe un grand suspens qui atteint son paroxysme au fur et à mesure que les nouvelles bonnes vont et viennent, terrifiées par la mesquinerie de Raquel. Il en résulte des scènes parfois d'une tension écrasante ou bien d'un burlesque hilarant et savoureux. En évitant les coupes et le champ contre champ, Sebastián Silva donne à son film une fluidité vertigineuse. La caméra ne quitte pas Raquel et habite son attitude et son rythme irrégulier et imprévisible. Elle est agitée, nerveuse, frôlant les murs immaculés de cette maison aussi belle qu'étouffante dans laquelle ce personnage semble avoir finie par être pris au piège. Apparaît alors un mal être évidant et une grande solitude pour cette femme qui ne semble plus en être une. Une femme tombant petit à petit au plus profond de sa cage et que personne ne semble capable de faire remonter. L'arrivée de Lucy, la troisième bonne engagée, sera une renaissance pour Raquel. Face aux bouffonneries et à la sollicitude de sa collègue, elle laissera jaillir de sa bouche un premier éclat de rire sincère et maladroit car sûrement retenu depuis des années telle une lumière d'espoir au milieu de la morosité de sa vie.
En nous livrant cette bouleversante histoire aussi intimiste qu'universelle, Sebastián Silva démontre son immense talent de metteur en scène et nous introduit la magnifique Catalina Saavedra dans un rôle d'une complexité rarement atteinte au cinéma et d'une grande tendresse. Nous ressortons de La Nana touchée et changée, car apparemment, il ne suffit parfois que d'un jogging dans la nuit fraîche pour repartir à zéro...
Julia Ménez Jury de l'Avenir
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La Nana © ASC Distribution
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