Vegas : Based on a True Storyde Amir Naderi
Vegas : Based on a True Story est un film renversant, étonnant, fascinant. Il nous touche au plus profond de notre être, nous emporte, nous transporte. L'histoire en soi peut sembler banale : une famille américaine de Las Vegas pense qu'un trésor est caché dans son jardin, alors qu'elle est simplement victime d'une escroquerie. Mais le réalisateur en a fait une véritable fable, presque une parabole, avec une maestria détonante. Le film nous fait découvrir Vegas, oui, mais l'autre Vegas, l'envers du décor, le revers de la médaille, celui dont personne ne parle, jamais. Ici, pas de strass ni de paillettes, pas de Vegas hollywoodien, mais le Vegas bien réel, des gens, des petites gens, qui, à vivre aux portes de ce monde de richesses, finissent par voir en l'argent leur rêve, leur vie, leur unique but.
Le réalisateur va nous faire pénétrer au plus profond de cette cupidité, de ce sentiment, de toutes les conséquences que ce comportement inconséquent peut avoir. Il conte merveilleusement bien la descente en enfer de cette famille arrivée à un certain accomplissement (le début du rêve américain: l'accès à la propriété, à un chez-soi, alors qu'ils ont vécu dans une caravane jusqu'alors). La métaphore biblique, voire nietzschéenne, est d'ailleurs filée tout au long du film; lentement, peu à peu, grâce à la caméra qui s'y focalise, les symboles se multiplient, s'opposent, se transcendent, donnant au puzzle tout son sens.
Le film est mené avec virtuosité. Et l'on commence par l'exposition des faits, des lieux, des symboles, des éléments. La caméra nous présente cette famille à travers leurs actions quotidiennes, leurs relations. Et l'on comprend tout de suite le sens de chacun d'eux. Le père, un être faible, fragile, hanté par ses démons et ses vices. La mère, bien que semblable en profondeur, affiche une grande sérénité, une rationalité. Le jeune garçon, perdu entre ses deux parents, entre deux extrêmes, qui dessine déjà une lutte intérieure. Et avec eux, la maison, cette maison symbolique. Et son jardin, si attentivement soigné par la mère, mère nourricière, du côté de la nature, qui a fait du jardin un véritable petit paradis qu'elle bichonne, qu'elle rationalise, qu'elle cultive.
Mais un élément perturbateur vient noircir cette fresque biblique. Un jeune homme qui prétend être un marine leur fait croire qu'un trésor est enterré dans le jardin. Et tout bascule. Le naturel tombe face au civilisationnel. L'argent prend le dessus sur la nature. C'est la pomme de la Genèse, symbole de la connaissance, qui arrachera la famille à son petit coin de paradis... vouloir aller plus loin dans le bonheur les mènera à leur perte, sorte de Babel temporelle. Après maintes hésitations, on décide de sacrifier le jardin, ce jardin, symbole de tranquillité, de stabilité, de vertu, ce jardin si durement acquis va être peu à peu détruit.
Le père est le premier à tomber. Le péché capital va l'amener vers sa propre déchéance. Le mouvement commence, et il est vertical, descendant. On creuse, on pioche, on enfonce. On descend vers les entrailles de la terre. Ils pensent aller vers le paradis (l'argent, le bonheur), ils ne font que s'enfoncer vers l'Enfer. Et l'on sent progressivement poindre la lutte, entre le bien et le mal, l'hybris et le rationnel, la tranquillité et la violence, l'Apollinien et le Dionysiaque nietzschéens, avec une violence hors du commun.
Cette partie du film, celle où la famille commence à chercher dans son jardin, est magnifiquement conduite. L'utilisation magistrale de la symbolique accentuée par le mouvement de caméra, les gros plans associés aux plans d'ensemble permettent de donner à cette obsession tout son sens. Peu à peu, on entre dans le sentiment des personnages, du père notamment. Tout d'abord par le regard que nous offre la caméra ; l'observation est constante: on s'observe, on se regarde, on examine. L'oeil scrutateur de la caméra est aussi celui d'un être divin qui voit son oeuvre (l'homme) tomber dans les affres de l'obsession. Et le spectateur participe pleinement de ce voyeurisme, mais pour entrer encore plus profondément dans la spirale infernale, qui s'accélère, crescendo ressenti par le public. Les sons accompagnent merveilleusement l'image, les sentiments. Le carillon obsessionnel se transforme en percement du marteau piqueur. L'homme devient un autre, une bête humaine, violent, animal, brutal, un monstre terrifiant. On assiste à la folie destructrice qui s'empare de lui, l'entoure, l'obsède, et l'hybris grec mène sa logique jusqu'au bout, jusqu'à la fin, jusqu'à tuer les fleurs si soigneusement protégées par la mère, fleurs qui représentent l'ultime parcelle d'un monde terrestre, d'un monde naturel, de beauté et de vie. Et les conséquences de cet engrenage sont tout aussi destructrices. Peu à peu, l'enfermement, la désunion, l'incommunication envahissent tout l'espace. La dialectique intérieur (maison) / extérieur (jardin) s'inverse progressivement et la maison devient refuge, refuge face à la mort, la destruction, dans lequel le garçon se réfugiera, seul.
Ce regard si proche que nous offrait la caméra nous permet aussi de nous en éloigner. L'oeil scrutateur devient un oeil extérieur. L'identification s'estompe. Et l'on devient ce voisin qui voit la folie de cet homme, ces passants qui se questionnent. On redevient rationnel. Et la douleur n'en est alors que plus grande. On vit cette destruction, on la suit, elle nous tient, on en souffre. Le rythme saccadé perce tous les battements de notre coeur, on halète. Le crescendo nous malmène. On se sent mal, les mains moites, on se demande quand tout cela va finir, peut finir, où cela nous mènera.
Puis... la fin arrive, véritable apocalypse biblique. Les ruines, la mort, la destruction...un nihilisme en images, et le silence. L'eau a émergé de la terre. Peut-être une arche salvatrice...
On entre dans ce film l'espoir au coeur, on en sort dévasté. La magie cinématographique a fonctionné. Notre coeur a ressenti , la cupidité nous a pris aux tripes, on souffre intérieurement... cette thématique si actuelle nous touche au plus profond... dans ce monde de moins en moins humain, où la beauté et la création s'évanouissent derrière l'inhumanisme de l'appât du gain. Un chef d'oeuvre qui nous laisse sans voix...
Mais heureusement, pour le spectateur, les forces nietzschéennes sont parvenues à leur fin... une oeuvre d'art et l'espoir du lendemain.
Anne Monier
Jury de l'Avenir
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