Vegas : Based on a True StoryLa profondeur de la surface
Voir Vegas, c'est d'abord sentir la poussière. Comme son nom indique (« les vallées » en espagnol), Vegas n'est pas tournée vers le ciel. Elle diffère en cela des autres grandes métropoles américaines, à l'image de New York dont les gratte-ciels sont autant de flèches dressées par les hommes et qui expriment leur volonté consciente ou non de rivaliser avec les dieux. Comme rien ne pousse dans le désert, Vegas est toute en surface. La démesure ne se constate pas en levant les yeux au ciel. Y vivre, c'est être plus proche de la terre. Une certaine profondeur se dégage donc de cette ville qui sans doute ne devrait pas exister, et qui pourrait ressembler aux décombres du jardin d'Eden.
C'est là qu'Amir Naderi, réalisateur d'origine iranienne exilé à New York depuis une vingtaine d'années, a choisi de poser sa caméra. Loin des clichés hollywoodiens, il nous raconte l'histoire d'une famille ordinaire, celle d'Eddie Parker, de sa femme Tracy et de leur fils Mitch. Leur destin ne comporte a priori rien d'extraordinaire, il ressemble à celui de l'Amérique moyenne dont parlent les journaux du monde entier depuis que le système économique américain a montré ses premiers signes de faiblesse. Eddie travaille dans un garage, Tracy est serveuse dans un restaurant et leurs salaires cumulés suffisent tout juste à les faire vivre. Leur plaisir quotidien se résume à jouer un billet de 5 dollars au bandit manchot du casino qui jouxte l'église de quartier, et à cueillir quelques tomates dans leur jardin soigneusement entretenu. Parce que même si l'eau coûte cher à Vegas, la parcelle d'herbe qui cercle leur modeste maison leur apporte un équilibre nécessaire et leur permet d'affirmer leur intégrité.
Leur existence aurait pu continuer à se dérouler ainsi, comme une lutte incessante et molle contre le désert et la poussière qui recouvrent tout. Ils auraient pu continuer à résister pour rester à la surface et ne pas se faire emporter par leurs vieilles addictions au jeu et à l'alcool. Mais la rédemption et le salut ne sont pas évidents à atteindre quand on vit à Vegas et que la tentation se trouve à chaque coin de rue. Dans une des premières scènes du film, la caméra d'Amir Naderi surprend Eddie en plein jeu, les yeux rivés sur la machine à sous, obnubilé par les images qui défilent sans jamais faire apparaître la combinaison gagnante. D'emblée, on comprend que tout ne tient qu'à un fil et que les doigts crispés qui introduisent nerveusement les jetons dans la fente ne sont plus guidés par la raison. La tension qui entoure cette famille est palpable et nous est transmise aussi bien par l'image sobre et sans artifice d'Amir Naderi que par l'interprétation à fleur de peau de ses acteurs, tous non professionnels.
Le fait divers dont s'inspire le film n'est en somme qu'un prétexte, un masque de surface auquel le cinéaste a recours pour pouvoir parler d'autre chose : l'obsession. L'introduction du mythe du trésor enfoui au milieu du jardin est un piège tendu aux personnages. Le temps est alors suspendu et l'attente ponctuée par les hésitations d'Eddie et de Tracy. Le couple est comme emporté dans un mouvement de balancier entre deux opposés - creuser ou ne pas creuser -, à la manière d'un funambule qui penche tantôt d'un côté du précipice, tantôt de l'autre. Tant que la position de l'un compense celle de l'autre, l'équilibre est maintenu. Mais Tracy ne résiste pas longtemps à l'épreuve du doute et succombe elle aussi à la tentation. Et la frontière est ténue qui sépare la tentation de l'obsession.
Dès lors qu'ils commencent à creuser leur jardin à la recherche du million de dollars qu'y aurait caché un célèbre gang de malfaiteurs, Eddie et Tracy plongent dans une interminable descente aux enfers. La disparition progressive de la pelouse sous les violents coups de pioche annonce la perte de leur humanité. Le désordre s'empare de leur maison, la terre et la poussière du désert reprennent le dessus et s'immiscent dans les moindres recoins jusqu'à tout recouvrir. Ce que nous montre Amir Naderi, c'est que l'obsession comme l'addiction vont à l'encontre de la vie et enterrent vivant l'homme qui ne contrôle plus ses pulsions.
Robin Robles Jury de l'avenir
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