Vegas : Based on a True Story"Bonjour chéri(e), combien as tu joué aujourd'hui?"
Las Vegas, version cheap et familiale. L'histoire se situe dans la banlieue de Las Vegas, où les Parker vivent de manière modeste mais relativement heureuse. Un jour, un homme se présente à leur porte pour prendre une photo de la maison, où il dit avoir vécu les années les plus heureuses de sa vie. Sitôt la situation installée, le rythme s'emballe et c'est une véritable "machine infernale" qui se met en place.
Pour son premier film narratif, Amir Naderi choisit de donner un nouveau visage à cette ville mythique de Las Vegas. Le cinéma a l'habitude de passer par ce lieu, mais n'y reste jamais, il n'y vit pas. Ainsi, l'histoire que le cinéaste nous raconte se situe dans un décor désertique, poussiéreux où Las Vegas, telle qu'on a coutume de nous la montrer, n'est qu'une image lointaine. Les jeux sont tout de même là, sorte d'ersatz des paris qui se font à quelques kilomètres de distance. Dans ces conditions, rien n'est simple, et encore moins de mener une existence paisible. Pourtant, l'équilibre est là. Une famille qui s'aime, une mère forte presque autoritaire, un homme qui fume et joue (un petit peu) en cachette, un petit jardin, et des tomates. Le bio a gagné aussi du terrain de ce côté-là. Cet équilibre est fragile et on le sent dès le début. Le passé de ce couple est là, en filigrane et les vieux démons ne tardent pas à resurgir. Amir Naderi nous parle ici de cupidité et dresse un portrait qui semble localisé. Il l'affirme lui-même : la distance entre cette histoire et le vieux continent rend ce film plus évident à voir pour des européens que pour des américains. Et pourtant, la force du film réside précisément dans son dépassement de l'anecdote pour toucher à l'essentiel, à cette vérité si troublante que l'équilibre est fragile, que la recherche du plus peut mener à la perte de tout. L'argent ne fait pas le bonheur, mais la pauvreté non plus. La vulnérabilité des personnages réside ici dans cette attente du coup gagnant. Pourquoi donc jouerait on sinon dans l'espoir de changer sa vie ? L'argent facile est le thème de ce film. Mais cette machine infernale à laquelle on assiste impuissant est celle de l'obsession et de l'addiction. Le processus de désintégration qui touche cette famille est une angoisse sans nom car quelle différence y a-t-il entre un homme ou une femme qui boit et ceux qui jouent? Ne s'agit-il pas d'un même mouvement d'auto-destruction ? La folie qui gagne l'un ou l'autre, au risque de tout perdre, est identique. Elle est une addiction, l'une part du désespoir l'autre d'une dépendance à un rêve.
Parlons à présent de réalisation car il y a bien des choses à dire sur la forme de cette œuvre. L'utilisation de la vidéo, même s'il ne s'agit pas d'un choix artistique selon Amir Naderi, frôle la perfection tant elle sert la narration. L'image est aussi perturbante et disgracieuse que la caravane dans laquelle vivent les Parker. Le contraste entre la forme que revêt le film et le tableau glamour, esthétisé de la ville du jeu dressé par les productions hollywoodiennes est saisissant. L'entrée dans cet univers est d'autant plus brusque et violente que la vidéo plonge aussitôt l'histoire dans une autre dimension. Nous parlons de quotidien, de famille, de rêve, dimension qu'une formalisation cinématographique classique n'aurait pas permise. Le titre le dit Vegas, Based on a True Story, alors oui c'est du cinéma mais l'histoire est réelle, elle est universelle et presque banale. Plus qu'une déclaration sur les vices de l'argent facile et des addictions en tout genre, le film devient, malgré son auteur peut-être, une véritable démonstration de ce que la vidéo apporte au cinéma. Et l'espoir que cela donne pour le futur de cet art, que l'on pensait menacer par la nouvelle technologie est indéniable. Enfin, les personnages dépeints ici sont d'une justesse incroyable, aussi bien du point de vue scénaristique que dans l'interprétation qu'en donnent les acteurs (non professionnels là encore). Le jeune homme dont il a été jusqu'alors très peu question est précisément celui qui termine le film. La question se pose là encore : qu'arrivera-t-il à cet enfant après avoir assisté à l'implosion de sa famille ? Mais là encore, la force qui émane de ce personnage nous laisse envisager son avenir avec confiance. Il s'autonomise progressivement de ses parents, quitte sa mère, se défend seul et trouve un refuge en dehors de ce qui reste du foyer familial. On a coutume de dire, « les parents boivent, les enfants trinquent, ou encore les parents jouent les enfants payent », mais ce film nous montre que si les adultes se trompent, c'est aussi pour que les futures générations apprennent.
Laetitia Pelé
Jury de l'Avenir
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