Milky Wayde Benedek Fliegauf
Dans un monde qui nous accable d'images, où le montage est de plus en plus brut et sauvage, et où le spectateur n'a pas le temps de prendre le temps de penser, Milky Way fait la différence. Pas tant en termes de contemplation qu'en termes de liberté. Libre, le spectateur l'est lorsque la première image, celle d'une éolienne nous apparaît : l'aube se lève à peine et le mouvement circulaire de cette machine qui devient subitement étrange nous offre un champ de liberté : j'y ai vu une libellule, une araignée, et j'ai pensé : « Suis-je bien en train de voir ce qu'il faut regarder ? »
Et puis le soleil se lève, la poussière du sol s'éveille et la vie apparaît, entrée dans le cadre sans que nous n'ayons pu la fixer. Apprenez à regarder ; à regarder le monde. Plus qu'une expérience sensitive, Milky Way tend à nous réapproprier l'ennui, non comme impression de vide et de lassitude, mais comme instant de solitude où la pupille de nos yeux peut à la fois se reposer, récupérer l'autonomie qui lui faisait défaut et se frayer son propre chemin pour se raconter sa propre histoire. Non que Benedek Fliegauf, le réalisateur, nous ôte tous nos repères narratifs et spatio-temporels - puisque ces lieux sont à la fois communs et merveilleux -, mais plutôt qu'il nous propose une toile animée où la poésie y est installée et sans que le spectateur ne s'en aperçoive, change, évolue au rythme de la vie.
Où regarder ? Quoi regarder ? Bergson dirait de ce film qu'il fait partie de ceux qui font reprendre vie aux choses que notre regard habitué à réduire à une simplification pratique. Une chose, inconnue jusqu'alors, nous apparaît et on se met à douter de sa véracité. Avons-nous mal vu ou ne savons-nous plus regarder le monde ? Les deux sportifs qui s'entraînent sur un tas de graviers ont-ils eux aussi vu l'incendie de l'arbre à côté ? Depuis combien de temps cet arbre brûle t-il ?
L'enjeu est colossal quand on sait que le film se construit sur 10 images, 10 plans fixes, animés autant par le mouvement interne de l'image que par la bande sonore. Le son en effet joue un rôle prépondérant dans cette reconnaissance du monde, il lui donne sens et interprétation : sur un fond de montagnes bleues qui rappelle les toiles de Hokusai, le maître japonais, une barque est amarrée, tandis qu'une poussette où pleure un bébé reste abandonnée. Simple tableau à contempler comme celui d'un musée, puis tableau cinématographique qui prend peu à peu une dimension métaphorique : celle de la vie, de la perte, peut-être de l'abandon quand on entend les cris du bébé qui s'estompent, le souffle d'un homme, les chants des oiseaux. Pour moi, la mélancolie d'abord, l'instinct protecteur ensuite. Il vous plaira de voir ce que vous voudrez tant que vous acceptez de vous laisser guider par l'image et le son, dés lors inséparables.
Le film est fait de contrastes : l'aube et le coucher, la campagne et la ville, la paysage et le détail mais aussi la volupté et l'austérité, l'amour et la mort. Les plans sont d'une largeur absolue, Fliegauf y met le monde, peut-être même l'univers tant le film nous fait redécouvrir la richesse de nos décors.
Lou Leforestier
Jury du Pari de l'Avenir
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