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Mange, ceci est mon corps

de Michelange Quay

 

Les six premières minutes de Mange, ceci c'est mon corps de Michelange Quay sont peut-être les plus belles poussières d'images de ce festival. La caméra surplombe les rives d'Haïti de très haut pour s'aventurer en montagne et poursuivre sa quête dans les recoins arides d'une zone rocheuse qui semble murmurer un étrange sabir. On croit ne rien comprendre mais tous nos sens sont à l'épreuve. Depuis quand avait-on vu un pan de la nature enchâssée d'un trait aussi expressif ? L'eau, la terre, le feu semblent se conjuguer pour la caméra de Michelange Quay en acteurs d'un spectacle fascinant. Pas de doute, c'est à du cinéma que l'on a affaire. Puis surgit l'humain. Un groupe d'enfant du pays pénètrent dans la maison occidentale d'une jeune femme qui semble vivre avec sa mère, une piéta diaphane en décomposition qui annonce quelque chose avant le trépas. Plus une parole ne sera prononcée de tout le film. Le film pénètre alors le territoire du liturgique et observe avec la fixité d'un serpent à sonnette ce qui va se jouer entre les murs de ce cérémonial en forme de rébus. Ainsi avance Mange, ceci est mon corps, en suivant la ligne radicale et taiseuse d'une géographie inconnue : nous sommes en présence de corps et de figures isolées dans un temps qui semble précéder la civilisation elle-même mais où la confrontation des blanc et des noirs semble être depuis toujours à l'oeuvre. C'est un présent perpétuel qui habite cette maison est nous y engloutit sans délivrance. La matière intime, secrète du film, c'est ce va et vient étouffant, insoutenable entre les matières blanche et noire que le film décline jusqu'au vertige. Tout semble être matière pour Michelange Quay à incarner cette opposition binaire dans son décor et ses personnages en constant flux tendu. La mise en scène semble se mettre en fascination devant chaque visage en les isolant. De ce théorème lacté sur la peau noire et les masques blancs, on peut ne rien comprendre. En côtoyant de tels abîmes, Michelange Quay semble faire la nique au système usuel de la narration. Mais c'est bien un énonciateur et un faiseur d'images en pleine possession de ses moyens qui nous parle, à mi-chemin entre Werner Schroeter et Léopold Sédar Senghor. À évider son récit de chair fictionnelle, le réalisateur confine à l'évanouissement de ses sujets et prend le risque de l'aporie de son discours. La clef du film semble bien cachée l'intérieur de l'objet, il ne reste au spectateur que de la trouver en s'abandonnant à l'imagination, au rêve... à la magie d'une île perdue dans le temps et dans l'histoire.

Simon Legré

Jury du Pari de l'Avenir

 








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