Le Festival L'équipe 2008 Rechercher un film Paris Cinéma en vidéo Les affiches Paris Cinéma 2007 Paris Cinéma 2006 Paris Cinéma 2005 Paris Cinéma 2004 Paris Cinéma 2003
Sélection internationale Les invités d'honneur Les Philippines Les événements Les ateliers et rencontres
Les salles 2008
Français English
Tout Paris Cinéma 2008 en direct Les photos du festival Les vidéos du festival Les événements du festival Les Paris CinéCampus Les critiques du jury de l'Avenir Bande annonce 2008



    
    

 En direct

 

Lake Tahoe

de Fernando Eimbke

 

"Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire viennent aisément".

Le mexicain Fernando Eimbcke n'est peut-être pas écrivain ni français, mais en jeune cinéaste appliqué, il a admirablement bien retenu la leçon de Boileau. Son second film, Lake Tahoe, est un modèle de clarté et de limpidité qui ne verse pourtant jamais dans le didactisme. Il filme dans un style dépouillé, l'histoire de Juan, un jeune homme taciturne qui cherche à faire réparer sa voiture qu'il a embouti au milieu de nulle part. Il traverse les larges plans fixes de gauche à droite, puis de droite à gauche, un peu perdu, écrasé par l'aridité des plaines impassibles du Yucatan, mais résolu à s'en sortir.

Si la mise en place des enjeux narratifs peut paraître longue pour un film d'1h23, c'est que le réalisateur a pris le parti de nous révéler les failles de son héros au travers de ses actes plutôt que de se risquer à de longs dialogues explicatifs et psychologisants. En cela, il met directement en pratique l'aphorisme du scénariste J-C Carrière qui a expliqué dans une conférence avec Michel Ciment le même jour qu'au cinéma "ce sont les actions qui déterminent les personnages et non pas les personnages qui déterminent l'action". De ce fait, ce n'est que vers le milieu du film que le spectateur prend la mesure du désarroi de Juan. Ses efforts pour réparer la voiture se doublent d'un travail de deuil. Son âme blessée trouve une expression visuelle concrète dans cet accident mécanique et c'est en soignant son bolide qu'il pansera ses propres plaies.
De ce point de vue, les fondus au noir qui précèdent des moments émotionnellement forts tels que l'accident du début ont le mérite de renforcer l'impact de la scène en isolant l'ambiance sonore. L'espace d'une seconde, le spectateur s'imagine le plan à venir et se met à la place du personnage. Ces écrans noirs qui ponctuent le récit comme des clignements de paupière ou des virgules font véritablement battre le coeur du film.

Cette double quête de salut mène donc Juan à croiser la route de trois personnes essentielles : un grand-père de substitution, un jeune meccano fan de Kung Fu ainsi que l'inévitable petite amie punk. Errances solitaires du jeune homme, typologie des personnages secondaires, cocasserie de certains moments (la scène du petit déjeuner chez le vieil homme est particulièrement savoureuse)... Autant d'éléments qui pourraient rapprocher Lake Tahoe d'une autre quête, celle d'Into the Wild. Au petit jeu des comparaisons, l'apprenti mexicain emporte la mise en se débarrassant d'un revers de la mains des dialogues existentiels clichés, de la musique langoureuse et des couchers de soleils pastels qui alourdissaient le film de Sean Penn. Avec Eimbcke, l'empathie envers le personnage n'est jamais forcée. Au contraire, l'absence de gros plans dans les séquences les plus dramatiques qui révèlent le sentiment de dénuement de Juan ou de son petit frère témoignent d'une grande maturité, d'une estimable humilité.

Lake Tahoe vient donc confirmer la vitalité d'une "Nouvelle Vague" mexicaine florissante, portée par des cinéastes qui travaillent en étroite collaboration les uns avec les autres. Après Alfonso Cuaron, Guillermo Del Toro, Alejandro Inarritu et autres Carlos Reygadas, les petits derniers se nomment Rodriguo Pla (La Zona) et donc Fernando Eimbcke, avec qui il faudra compter. Dans ce contexte artistique dynamique, il esquisse un style personnel, déjà limpide, au trait net et délicat. Privilégiant un récit sec, épuré et linéaire, il se distingue clairement des puzzles narratifs alambiqués et larmoyants qui constituent la marque de fabrique d'Inarritu.

A première vue, sa mise en scène se rapprocherait du style ascétique de Reygadas avec qui il est ami. Toutefois les deux hommes entretiennent un rapport diamétralement opposé à la spiritualité. Après Batalla en el Cielo et Lumières Silencieuses, Reygadas fut classé dans la catégorie des "mystiques". Il est celui qui croit encore sérieusement en la possibilité d'un miracle (voir la fin de Lumières Silencieuses). Eimbcke, lui, tourne la religion catholique en dérision dans une scène de repas. La mère du jeune meccano lit un passage abscons de la Bible à Juan, puis lui demande ce qu'il en pense. Ce dernier se contente de lui répliquer "J'peux aller aux toilettes ?". Sans trop insister, on voit donc que Lake Tahoe porte tout de même un regard désinvolte, celui d'une jeunesse pragmatique, sur la tradition religieuse de son pays. Leur Jésus s'appelle Bruce Lee.

Bien que construit sur des thématiques rebattues (le deuil, la solitude, le passage de l'adolescence à l'âge adulte...), Lake Tahoe parvient à creuser par petites touches la personnalité de ses personnages à force d'épures narratives, de non-dits et de partis pris assumés pleins d'humilité. Nul ne doute que Fernando Eimbcke saura trouver dans ses prochains films, l'étincelle d'audace qui fait d'un bon film, une oeuvre.

Raphael Clairefond
Jury du Pari de l'Avenir


 

 









16 15 14 13 12 20 19 18 17 7 6 5 11 10 9 8 1 2 3 4 93 92