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Kabei (notre mère)

de Yoji Yamada


Kayo Nogami, épouse et mère de famille heureuse, voit son paisible quotidien basculer lorsqu'en pleine nuit, la police arrête et emprisonne son mari Shigeru, un universitaire érudit et reconnu, pour des motifs politiques. Elle va dès lors devoir se débrouiller toute seule avec ses deux filles mais elle sera aidée en cela par Yamazaki, un étudiant de son mari...

Tout commence dès le générique: le mont Fuji entouré de nuages sur lequel s'inscrivent en grosses lettres: Shochiku, l'un des plus anciens studios japonais, celui à qui l'on doit certains des plus beaux films de l'ère classique, d'Ozu à Mizoguchi.
En effet, Kabei est un mélodrame classique; académique diront certains; à la construction linéaire efficace. Si scénario et montage suivent une scrupuleuse ligne chronologique, c'est pour mieux installer la montée en régime de la violence dans un Japon impérial et militariste, pour faire durer l'attente de cette femme que l'on voit vieillir. D'ailleurs, même si le récit s'accompagne de la voix-off de la fille cadette, le film se construit réellement autour des émotions et du point de vue de Kayo, sorte de Penelope nippone: le tissage du linceul remplacé par la couture de chaussettes et de kimonos.
Le réalisateur joue constamment sur les tensions, les non-dits des relations parent/enfant. On pense bien évidemment à Ozu, à ses difficiles relations croisées père/fille ou mère/fils. La référence au maître se retrouve aussi dans la dramatisation des accessoires, à la façon qu'a Yamada de les transcender, de leur donner vie. Là où chez Ozu, une cigarette allumée évoquait seule le deuil d'un fils, chez Yamada c'est par les vêtements qu'est transporté le poids de l'émotion.
Dans une des scènes du film, Kayo la mère fait cadeau à Yamazaki, le fils qu'elle n'a jamais eu et qui lui rappelle tant son mari défunt, d'une paire de chaussettes ayant appartenu à Shigeru. Cette paire de chaussettes va finalement tuer le père une seconde fois et dévoiler les enjeux des personnages, les sentiments de Yamazaki et Kayo. Se met alors en place le désir amoureux, la thèse girardienne du désir mimétique: le désir de l'Autre se fait à travers un modèle imaginaire ou réel. Yamazaki désire Kayo en secret (au point de refuser Hidako, jolie jeune fille de son âge qui lui déclare pourtant son affection) mais ne surtout ne désire-t-il pas prendre la place du maître disparu? Quant à Kayo, elle aime à travers Yamazaki l'image qu'il lui renvoie de son mari: un être érudit et charismatique et non ce prisonnier malodorant obligé de se changer devant des officiers et de les supporter alors qu'ils font la cour à sa femme. Malheureusement, lorsque cette scène arrive, lorsque cette déclaration éclate, il est trop tard: Yamazaki part sur le front pour ne plus revenir, laissant Kayo seule en deuil pour la seconde fois.

Une mention spéciale est à donner aux acteurs, surtout les petites filles, capables en une scène de passer de deux émotions extrêmes et contraires tout en préservant la fluidité de la mise en scène de Yamada.
A travers ce film, Yamada nous propose un regard, le sien sur une époque trouble de l'Histoire du Japon: celle de la Mandchourie, de la guerre sino-japonaise, du conflit mondial, de la capitulation et de l'occupation. Autant d'évènements encore occultés par la société japonaise qui « a tendance à oublier son passé » selon le réalisateur critiquant ainsi « la tendance à la remilitarisation du Japon ».


Kamel Bouknadel
Jury du Pari de l'Avenir 









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