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Je veux voir

de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige

 

 

 

Elle veut voir. La femme qui nous parle est de dos face à une vitre. On croit voir ce qu'elle voit : les immeubles en reconstruction d'une ville en friche. De la tessiture de cette voix, on reconnaît les intonations mythiques : Catherine Deneuve, rien qu'elle. En une phrase, cette voix grave, virile et fragile donne l'impulsion d'un départ. Elle ira voir ce qui subsiste dans le Liban de l'après juillet 2006. La pulsion scopique va se muer en désir de route. Les vidéastes et photographes Khalil Joreige et Joana Hadjithomas embarquent l'actrice et le comédien Rabih Mroué dans ce Liban des décombres où tout n'est que carnaval de pelleteuses orchestré par le zèle reconstructeur du Hezbollah. Au sortir d'une guerre qui a laissé ses habitants dans les décombres de leur monde d'antan, cette démarche nous murmure que l'option la plus viable est encore celle de voir. Mais le couple Khalil Joreige-Joana Hadjithomas y recommande la prudence : à l'enregistrement sensationnaliste opéré par les médias, il propose un regard de cinéma incarné par sa métonymie même. Voir, saisir la temporalité des ruines, mais comment ?


En prenant Catherine Deneuve comme chambre d'écho, deux continents s'affrontent : son territoire dénonciation à elle, à savoir la femme mais aussi l'actrice, son bagage de cinéma. Et le Liban qu'elle découvre avec le regard lavé d'une première fois. Quand la caméra emboîte ce dernier, c'est l'impression d'un pays sur la brèche et au bord de son propre naufrage qui nous est donnée. Pourtant semble y subsister la mélodieuse impression d'un pied de nez frondeur de la nature à perdurer, comme en témoignent ces champs de blé mordorés, seul bastion encore préservé d'un effet d'usure. Ce qui est passionnant dans Je veux voir, c'est ce va-et-vient entre le prêt de sa personne qu'effectue l'actrice et les vestiges d'une Histoire encore encombrée de sa morsure. Au moment où Deneuve parle à son interlocuteur de son rapport à la mémoire de ses films en citant Belle de Jour, leur voiture traverse un champ de mines et c'est toute l'équipe du film qui est obligée d'intervenir pour aider les deux protagonistes à faire marche arrière. En une scène, le cinéma est violemment mis entre parenthèses et à l'actrice de redevenir la terrienne qu'on connaît. Cette logique sèche est l'axe du dispositif des cinéastes : prendre une icône de fiction qui jamais n'abandonne sa lumière et lui faire éprouver le grain du réel tout en assumant la construction de son espace de fiction. Ainsi est travaillée cette frontière tout au long du film. Car si de Beyrouth jusqu'à la frontière israélienne, c'est le présent pur qui arbitre l'échange et sert de métronome, la toute fin prête lieu à un échange romanesque d'une pudeur et d'une beauté hors du monde. Le film bascule soudain dans un autre espace-temps. Nous sommes à un dîner donné en honneur à l'actrice Deneuve, otage des obligations mondaines. Elle sert les mains, dans un atour à sensation, prête des sourires de circonstance mais semble là sans y être, l'œil travaillé par un point de fuite invisible. Soudain elle le voit lui, son conducteur-passeur de tout le film. Il la regarde, elle lui sourit. Que restera-t-il de la brève rencontre de ces deux altérités ? Un mouvement de reconnaissance. C'est tout mais c'est peu de dire que c'est magnifique. La fleur de fiction peut s'épanouir.


Simon Legré
Jury du Pari de l'Avenir


 

 









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