Dernier maquisde Rabah Ameur-Zaïmeche
Quand Sophie Dulac, distributrice indépendante au line up ambitieux et atypique, parle de Dernier maquis comme, pour reprendre les mots du Monde, un des plus grands films politiques de l'édition 2008 cannoise, elle exprime l'engagement de Rabah Ameur Zaimeche dans son combat pour libérer la parole et saisir un peu mieux le monde de ceux qui, en marge de la société, se débattent et se cherchent. Dans cette œuvre, achevant une trilogie sur l'immigration maghrébine amorcée par Wesh wesh, qu'est ce qui se passe puis Bled number one, le réalisateur interprète un jeune patron, Mao, qui décide d'offrir une mosquée au sein même de son entreprise de rénovation de palette à ses ouvriers musulmans. Cet acte qui apparait comme un geste généreux et bien intentionné va se révéler plus insinueux que le simple fait de partager sa religion avec ses employés. Le lieu de culte, s'il permet la prière et la communion des hommes avec leur foi est aussi l'endroit de réunion, de concertation, de discussion et de débat. Par ce biais, Mao a donc vraisemblablement l'espoir de garder un contrôle sur ses salariés. Mais en désignant lui-même l'Imam et en l'imposant aux autres sans concertation, il ne respecte pas le vote de rigueur dans ce lieu. Par cette démonstration de force il éveille la fibre démocrate et revendicatrice des ouvriers et amorce ainsi la lutte des classes dans son usine.
Politique, Dernier Maquis l'est premièrement par son sujet mais aussi par sa forme. En effet l'urgence et la complexité sont perceptibles à chaque plan de l'œuvre. Débutant sur le ton burlesque avec l'épisode d'un ouvrier naïf pensant accéder au paradis en se circoncisant lui-même, le film prend peu à peu une tournure plus dramatique jusqu'au dénouement à l'interprétation ouverte. Car si, à première vue, on pourrait croire à une démonstration de la raison du plus fort, avec employés victimes faisant face à des patrons tyranniques, Ameur Zaimeche opte pour la complexité du discours et brouille l'intrigue pour créer une ambigüité et s'empêcher tout didactisme. Usant de digressions (le ragondin coincé dans le garage, objet d'amusement pour quelques instants), optant pour une mise en scène flottante avec des dialogues déconstruits et un jeu d'acteur équivoque, le réalisateur s'interdit tout message explicite. Il a préféré saisir les difficultés de ses personnages dans ce huis-clos étrange face au broyeur capitaliste. Et tenté de comprendre la difficile cohabitation de la religion et du travail et, plus particulièrement, de l'islam dans la société française. La perpétuelle imbrication de la religion dans les rapports professionnels m'a semblée particulièrement intelligente dans la construction scénaristique de Ameur Zaimeche. Etant à la fois facteur d'attache et de rupture, elle semble être un rempart contre la machine libérale. C'est d'ailleurs à la suite d'une prière que les garagistes, ayant appris leur licenciement imminent, se retrouvent dans les vestiaires et organisent maladroitement une rébellion contre la fermeture de leur lieu de travail.
Le rouge des palettes imprègne les êtres plus surement que le gris de ce mo man's land, typique des banlieues désaffectées entourées d'autoroutes et de décharges : Il aura raison de lui en insufflant un air révolutionnaire aux soumis face au destin qu'on leur prédisait. Et si l'œuvre se clos au début de la lutte c'est aussi pour laisser une chance, un espoir au combat quotidien et universel des travailleurs.
Par Pauline Seigland
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