Young@heartde Stephen WalkerCouronne dentaire imparfaite, langue auréolée d'un sillon, chair de parchemin... Un cri du cœur jailli d'un antre antédiluvien : she feels good ! Le film s'ouvre sur cette gueule béante et volontaire ; la jeunesse grésille dans le gosier d'une quinquagénaire, qui, accompagnée de ses vieux partenaires, sous la férule de Bob le chef de chorale, revisite un tube de James Brown. Le ton est donné : titiller les cordes vocales de corps pourtant fragiles et déclinants, les faire parcourir des tubes pop, rock, punk ou folk, dissonants de leur stature, tel est le travail de Bob Cilman, que Stephen Walker va suivre tout au long de ce documentaire. Parachuté en Angleterre dans la région du Northampton, le réalisateur saisit les portraits singuliers d'une chorale du troisième âge, les Young@heart. On pourrait croire l'entreprise potache, une mauvaise blague de téléréalité scandée par les reprises grelottantes de Sonic Youth, les Clash, ou encore Coldplay. C'est au départ entre sourire et méfiance que l'on accueille ces figures vieillies s'essayer à des chansons qui ne leur correspondent pas. Le danger d'une telle démarche est bien là : passer du bon temps devant des guignols rajeunis par le chant, visiter leur domicile, apprécier leurs anecdotes, les voir buter sur une phrase rythmique à la chorale... Mignon, pathétique, la caricature n'est pas bien loin et la voix off du commentaire gêne par son côté « bienvenus les copains »... La farce amuse un moment, mais après, y-a-t'il autre chose à voir ? Oui, car Stephen Walker aborde petit à petit une dimension plus délicate, plus grave, sur les enjeux de la vieillesse. Il y a en effet une légère crainte à voir ces silhouettes, déformées par l'âge, prêter leur souffle à l'ensemble d'un chœur. Comment ne pas envisager, au son de ces rythmiques abruptes qui secouent le plexus, de ces coups d'enceintes, une dérobade physique soudaine de n'importe quel membre de la troupe ? Ils ont l'air guillerets et insouciants, des complices embarqués dans une cure de jouvence inédite, mais la menace d'une disparition pèse – en sourdine, comme une basse continue dont il suffirait parfois de monter le volume pour voir apparaître cette fameuse lumière blanche à l'assaut des âmes. Une quinqua de la bande dira d'ailleurs, en plaisantant sur le sort qui l'épie, que si cette lumière arrive, elle ne la regardera pas. Seulement, le coup frappe à un moment donné et il faut bien le recevoir. Si le chant ménage des présences fortes et désinvesties d'une angoisse mortifère, la vie est cependant tout prêt, le quotidien guette, et les âgées immortels ont bien l'âge de mourir. Deux d'entre eux passeront l'arme à gauche, une troisième au générique – une fois précipité le documentaire dans le souci réel et immuable de la disparition, ces vétérans semblent tomber comme des mouches. D'abord il y a Fred, accompagné de son bidon d'oxygène, massif et avachi, souffrant, malgré les volutes sublimes de sa voix de baryton. Puis, il y a Bob, l'éternel ressuscité, mais qui cette fois n'y coupera pas. Il meurt rapidement et laisse son partenaire Fred reprendre tout seul le merveilleux et mélancolique « Fix you » de Coldplay. Enfin il y a Joe, que les nombreuses chimio endurées finissent par avoir raison de son indécrottable optimisme. Ils jouent, ils chantent, se déambulent, s'éclatent, prononcent des « can » en veux-tu en voilà à l'orée d'un tube rock, mais le temps les attend au tournant, quoi qu'il arrive. Le chant salvateur ne fait que repousser l'échéancier, comme un entre-deux confortable où la mort viendrait se nicher sans frapper tout de suite, mieux, où elle déroulerait un miroir rassurant, une surface réversible du physique échu à chacun. La preuve dans leur face à face régulier avec un public d'âge moyen : que se soient les spectateurs du théâtre ou les prisonniers, leur attitude passive de regardants immobiles donne davantage d'assise, de pêche et de vigueur à la troupe vieillie. Les jeunes ont vieilli et les vieux rajeuni. Lors de la représentation en prison, on peut guetter un léger décrochage des visages mi-attentifs des prisonniers ; ils baissent un instant le menton ou les yeux, exact miroir d'une figure âgée qui ne peut ménager suffisamment de concentration dans ce qu'elle fait. Mais l'exemple le plus réussi est sans doute celui où Fred s'entraîne sur son ordinateur à se caler sur les paroles de Chris Martin. L'homme vieux est là, hésitant, sa masse en face de l'écran, lorgnant la marche et la sveltesse du chanteur des Coldplay. Pourtant, la présence de l'écran, de même que la chanson, les réunient, les « fixent » l'un à l'autre dans un temps indéterminé : celui de la jeunesse qui s'avance, de la vieillesse qui lui sautent au cou... L'indétermination physique est sans doute la vraie force de ce documentaire qui, en vertu de caricatures bon enfant, de clip rose bonbon et naïvetés parfois appuyées, permet à des corps de manipuler, de moduler un devenir immuable, grâce à la musique...et au cinéma qui en garde trace. Florence Valero Jury du Pari de l'Avenir
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