Baye by Baye
Une carrière de plus de 70 films, un talent couronné de 4 Césars... et pourtant Nathalie Baye nous offre une leçon de cinéma d'une simplicité et d'une honnêteté étonnantes.
Jean-Pierre Lavoignat : Comment êtes vous devenue actrice ? J'ai commencé par faire de la danse et très vite j'ai commencé à jouer. Je me suis tout de suite sentie dans mon élément. Subitement j'étais en harmonie avec moi-même, sans explication. J'ai beaucoup aimé la danse mais là je me suis passionnée. J'étais bien entendu plus heureuse aux cours Simon qu'au conservatoire de danse qui a été pour moi une école terrible. On ne peut pas être plus féroce que mes professeurs russes qui m'ont fait travailler mes pas de danse à coups de baguettes. Après avoir connu cela, même les réalisateurs qu'on dit très méchants sont de véritables agneaux. René Simon m'a donné confiance en moi. Je suis ensuite allée au conservatoire, j'ai trouvé que c'était assez ennuyeux même si nous étions un petit groupe qui s'aimait bien, il y avait Jean-François Balmer, André Dussolier et Jacques Villeret, on refaisait le monde, c'était super ! La difficulté dans ce métier c'est les périodes où l'on doute, c'est quand il y a un creux, que le téléphone ne sonne pas, que l'on ne pense pas à vous. Au conservatoire j'ai rencontré des actrices très talentueuses mais qui n'ont pas pu vivre ce métier. J'ai traversé ces périodes là mais je n'ai jamais renoncé, j'ai été patiente et je n'ai pas choisi la vie rassurante, on m'a proposé de rentrer dans la troupe du Théâtre de l'odéon mais j'ai refusé. Je pense que les jeunes qui veulent être acteurs pour être connus font fausse route. Etre connu ça fait partie du métier mais ce n'est pas l'essentiel ; comme dit la chanson de Jeanne Moreau : « ça tient pas chaud la nuit ».
C'est Truffaut qui vous a repérée ? Au conservatoire, nous étions dans le désir de jouer, pas dans celui de faire du cinéma ou d'être célèbre. Quand j'ai rencontré Truffaut, il m'a dit que je n'étais pas tout à fait le personnage de la script girl qu'il voulait pour La Nuit américaine, mais il m'a fait revenir le lendemain et m'a dit qu'il me prenait à condition que je porte des lunettes. Il m'a mis une paire de lunettes abominable qui était sur son bureau et j'étais terrorisé. C'est ce film qui m'a fait tomber amoureuse du cinéma. J'aimais beaucoup la passion de Truffaut pour le cinéma et pour ses acteurs. Il ne se trompait jamais quant à la distribution de ses films mais il ne dirigeait pas les acteurs ; c'est un peu l'école de Renoir. Il faisait les bons choix et après il aimait ses acteurs et cela suffisait. Parfois il nous faisait des petites blagues pour nous décontracter.
Après avoir été amis, Godard et Truffaut ne s'entendent plus, comment se sont passés les tournages avec Godard ? Truffaut me disait : « Racontez moi comment ça c'est passé ! ». Avec Godard, je n'avais pas le droit au maquillage, nous étions 3 ou 4 sur le plateau, lui, le chef opérateur, l'ingénieur son et moi. Autant vous dire que quand je suis retournée à des tournages avec 50 personnes, je me suis dit pourquoi tout ce monde là pour un film ! Pour préparer le tournage de Sauve qui peut la vie, il est venu passer une semaine chez moi, il m'a observée faire la cuisine etc mais il ne m'a pas parlé une seconde du film. Puis le moment du tournage est arrivé, il m'a fait attendre quatre jours de plus... ce n'était pas facile car je me préparais à tourner et on ne tournait pas ! Je ne savais pas quand est ce qu'on allait filmer. Quand j'ai découvert le résultat, j'ai vu des choses de moi que je n'avais jamais vues. Il m'avait volé des tas de choses très personnelles et je trouve ça formidable ; cette épuration est un véritable nettoyage à sec !
Comment vous avez travaillé votre rôle dans La Balance ? J'ai refusé le rôle pendant longtemps, non pas parce que je jouais le rôle d'une prostituée mais parce qu'il y avait des choses qui me gênaient dans le scénario. Le scénario a été changé et je ne regrette pas d'avoir fait ce rôle. Je me suis renseignée pour faire le rôle et j'ai vu des choses terribles, des jeunes femmes aux histoires différentes. Je me suis plongée dans un univers que je ne connaîtrais pas si je n'avais pas fait ce métier. La chose la plus riche du métier d'acteur c'est de découvrir la vie d'autrui. Je suis un peu claustrophobe alors je n'aime pas trop les rôles de personnages en demi-teinte, j'ai un peu peur d'être enfermée. J'ai toujours envie de jouer des choses très différentes. Je n'ai pas envie de montrer à un réalisateur ce que je sais faire, je veux qu'il m'emmène dans son imaginaire car c'est le voyage qui m'intéresse. J'ai toujours eu le désir de m'effacer derrière un rôle. Jouer un professeur par exemple était une aubaine pour moi qui avait quitté l'école à 14 ans. J'ai toujours peur de ne pas être à la hauteur et ça ne s'arrange pas en vieillissant ! Si on est fatigué, il ne faut pas jouer la personne pas fatiguée, il faut au contraire se servir de la fatigue. Quand un scénario est bien écrit, il suffit d'être disponible pour bien jouer. La disponibilité de s'apprend pas. Quand on commence on veut prouver et on n'en connaît pas la distance.
Ça fait quoi d'aller avec Johnny Hallyday, tourner un film avec Godard ? [pour le film Détective] Je vous ai dit que j'aimais les univers différents ! Le tournage était surréaliste. Vous aviez dans les loges des gens totalement incroyables !
Quelle image retenez-vous du tournage de ce film ? Le regard de Johnny écoutant Godard ; j'ai jamais su s'il pensait : "écoutons ce qu'il dit est intéressant" ou "qu'est ce qu'il raconte ce fou !"
Vous avez fait beaucoup de premiers films et vous avez tourné avec beaucoup de réalisatrice ; pourquoi ce choix ? Ça dénote peut-être une curiosité. En France il y a de nombreuses femmes réalisatrices par rapport aux autres pays. Elles sont très souvent très dures car elles doivent diriger l'équipe. Tonie Marshall, Noémie Lvovsky et Nicole Garcia sont aussi trois actrices qui ont une puissance et une détermination extrêmement forte.
Quel est le plus grand danger dans le métier ? Je pense que c'est de tricher, de se mentir, ne plus avoir envie de jouer ou d'accepter des films pour de mauvaises raisons.
Quand Laura (Laura Smet, sa fille) vous a dit qu'elle voulait devenir actrice, que lui avez-vous dit ? Je ne l'ai ni encouragée, ni découragée, j'ai toujours vanté les mérites de mes parents qui m'ont offert le luxe de pouvoir choisir. Je lui ai dit que peut-être que le fait d'avoir des parents célèbres lui ouvrirait les portes au début mais que ce n'est pas un métier facile et qu'il serait plus dur pour elle de s'imposer. Je pense que si j'avais senti qu'elle était vraiment naze, je crois que j'aurais essayé de la décourager, heureusement, elle a du talent !
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