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Lola Montès

Histoire d'une restauration


 

Aujourd'hui unanimement admiré, Lola Montès a longtemps été un film maudit. Décrié lors de sa sortie, coupé et remonté contre la volonté de son réalisateur Max Ophuls, il vient d'être entièrement restauré, dans ses couleurs et son montage d'origine. Les spectateurs ont pu redécouvrir cette œuvre en projection sur grand écran samedi soir. Dimanche 6, les artisans de cette restauration revenaient sur ce projet exceptionnel lors d'un Campus à la BNF.
Avec :
Hervé Pichard, chef de projet à la Cinémathèque française
Léon Rousseau, ingénieur son


Un film maudit

Tout d'abord un résumé de l'histoire rocambolesque de ce film. Après 3 premiers films, La Ronde, Le plaisir et Madame de... qui ont reçu un accueil très partagé, Max Ophuls annonce Lola Montès comme un grand film en costumes, en couleur, tourné en cinémascope et en trois langues. C'est le premier film en scope et en couleur du réalisateur. Le tournage débute le 1er mars 1955 aux Studios de Joinville. Il est projeté pour la première fois au Marignan le 23 décembre 1955, où il fait scandale. Assassiné par une grande partie de la presse, le film est pourtant défendu par 7 cinéastes, dont Cocteau, Rossellini, Becker, Tati qui publient une lettre ouverte déclarant leur admiration.
Très vite, sous la pression du producteur, le film subit de nombreuses modifications : il est écourté et les dialogues en allemand sont supprimés. Mais c'est toujours un échec.
Un 3e remontage est alors imposé, contre la volonté du réalisateur. Le film est raccourci de 20 minutes, le remontage respecte scrupuleusement l'ordre chronologique, supprimant tous les flash-backs pour les remplacer par une voix off. Max Ophuls n'a jamais accepté cette version, mais il meurt le 25 mars 1957.


Plusieurs sources pour l'image

Plusieurs supports du film existent, notamment :
- le négatif original incomplet
- la copie d'exploitation complète en scope de la Cinémathèque Royale de Belgique, en mauvais état mais qui répertorie tous les plans
- une copie positive de travail
- des sélections non montées...
Ces documents correspondent à différentes étapes de traitement du film (création des trucages, surtout des fondus au noir...). Plus on remonte à la source, meilleure est l'image. Mais comme tous les documents n'ont pas été retrouvés, on est contraint d'utiliser différentes générations de documents et de « jongler » avec.
Pour dater les différents éléments, on utilise plusieurs astuces : un code sur le bord du film donne des indications, de même que le piétage (métrage) de la pellicule. Les collures indiquent une coupe etc.


La restauration de l'image : lutte contre le temps

Nous nous sommes adressés à la société Digital Color à Los Angeles, qui a une grande expérience de ce type de restauration. Nous leur avons adressé un cahier des charges complet des éléments à scanner et à retravailler, sur les 375 plans du film. Les scans se font en 2K, format de très haute définition, qui donne presque un effet de 35 mm (quoi qu'il ait aussi de nombreux détracteurs).

Voici les différentes altérations qui peuvent toucher un film :
- les anneaux de newton : ce sont des défauts photochimiques en forme d'anneaux, dus à un mauvais tirage, qui apparaissent surtout sur les aplats de couleurs. Ils ne peuvent être éliminés numériquement, il est donc nécessaire de recourir à d'autres sources.
- Les décalages entre les 3 bandes monochromes qui recomposent la couleur. Ils produisent un effet de frange sur certaines images. Dans ce cas, la technologie numérique permet de resuperposer exactement les images.
- Les collures qui ont bavé ou vieilli. Généralement on supprime l'image du film. Mais pour garder un son synchrone, on reprend alors l'image précédente, quasi identique, et on « copie – colle ».
- Les déchirures : elles imposent de travailler image par image pour restituer l'image initiale.


La restauration du son : 4 pistes pour un seul film

La restauration du son et celle de l'image sont deux opérations très distinctes. Ce ne sont pas les mêmes intervenants, pas les mêmes techniques, même si on doit au final obtenir des résultats synchronisés.
Lola Montès est un film particulier car il est mixé en scope. La pellicule comporte 4 pistes son, collées physiquement sur la copie d'exploitation, ce qui rend ce film différent de 99,99% des autres films. Il comporte une piste gauche, une piste droite, une piste centre pour les voix, et une piste d'ambiance ou « arrière » qu'Ophuls n'a pas souhaité utiliser. Ces quelques films multicanaux mixés sur des consoles destinées au mono sont de véritables morceaux de bravoure, comme en témoigne notamment la scène de l'Opéra.
Si pour l'image, on doit repartir des sources pour reconstruire à l'identique, pour le son, c'est impossible. On repart au contraire du mixage final et on le nettoie pour lui restituer sa qualité d'origine. Il n'y a ni ajout ni altération, seulement un nettoyage des souffles, des « plop » etc. On pourrait comparer cela à la restauration d'un tableau...

Nous sommes donc partis de la copie d'exploitation qui présentait le montage original, aux casses près. Or, la copie avait beaucoup tourné, elle avait beaucoup cassé, ce qui supprime à chaque réparation quelques instants de sons.
Pour les casses, plusieurs cas de figure :
- Dans les ambiances : c'est assez simple, on reprend un élément de son dans la même scène, comme un « copier – coller ».
- Dans la musique : on allonge un peu les notes pour combler les sons manquants.
- Dans les paroles : c'est le cas le plus ardu, car il peut manquer des syllabes ou des mots entiers. Pour ces cas là, on disposait d'une autre copie qui n'était pas le montage final, qui nous a permis de récupérer ces segments manquants et de les « recoller » au bon endroit. Dans deux cas seulement, les cassures étaient communes aux deux copies. Nous avons alors fait appel à des versions au son optique, de qualité moindre.
Au final, je peux dire que le résultat obtenu correspond exactement à ce qu'ont entendu les spectateurs lors de la Première du film.


Le format : le scope perdu

L'un des enjeux de cette restauration était de retrouver le format original de ce film tourné en scope. Or la solution choisie par Ophuls était extrêmement coûteuse, car elle imposait de tirer des copies optiques, de coller de la magnétite sur les 4 pistes et d'enregistrer le son sur ces 4 pistes. Ce qui donnait des copies d'une durée de vie très courte. Pas plus de 20 films de ce format sont sortis en Europe, alors qu'il a connu un certain succès aux Etats-Unis où le parc de salles était bien équipé.
C'est pourquoi, à partir de 1956, les copies sont tirées en piste optique et passent en mono. Cette nouvelle piste audio occupe une partie de l'image, sur la gauche, et altère donc tous les cadrages. Puisque les plans avec des personnages centrés sont désormais décalés vers la gauche.

Les couleurs, sur la base des souvenirs...

Max Ophuls accordait une grande importance aux couleurs de son film, comme en témoigne ses notes, par exemple dans la scène du cirque :
« Les grooms en rouge uni
Les acrobates en bleu uni
Les dompteurs en vert uni »

Nous avons procédé au tirage d'une copie étalonné à partir du négatif original incomplet, qui a servi de référence à l'étalonneur du laboratoire numérique. Les couleurs et la densité lumineuse ont ensuite été affinées.
Marcel Ophuls, le fils du réalisateur, avait participé au tournage du film. Il a utilisé ses souvenirs pour valider tous les plans. Par exemple, pour la scène du bateau, il se rappelait que son père insistait pour que le décor devait être plongé dans le noir.

Pour terminer, je dirais que notre souci constant a été, malgré les possibilités offertes par les technologies numériques, de s'imposer des limites à la restauration, afin de préserver le caractère du film.

 




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