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Quelle(s) vie(s) pour le cinéma sur internet ?

 

Multiplication de la critique cinéma sur le web, révolution des techniques de promotion des films grâce au net, mais aussi développement de nouvelles formes de narration inspirées de la structure éclatée de la « toile »... Internet et le cinéma ont finalement bien des choses à se dire ! Des relations que les participants à notre campus ont approfondies au cours d'un campus passionnant.

Intervenants : Luc Lagier (critique de cinéma, réalisateur de documentaires), Frédéric Krebs (directeur marketing d'Allociné), Mathilde Durieux (rédactrice en chef d'Il était une fois au cinéma)
Modérateur : Joël Ronez (responsable pôle web d'Arte France)


Joël Ronez invite tout d'abord les intervenants à présenter leur travail.

Mathilde Durieux : "Il était une fois le cinéma" est un site communautaire qui fonctionne grâce au travail de 20 rédacteurs bénévoles qui critiquent les films sortis ou à venir. Nous avons, comme toute publication, un comité de rédaction, une rédaction en chef. La différence avec un fanzine papier ? Ca ne coûte rien. De plus nous maîtrisons la chaîne d'un bout à l'autre, nous pouvons à tout moment ajouter, corriger. Internet nous donne une liberté que nous n'aurions pas avec un support papier. Pour le moment, il n'y a pas de forum. Nos lecteurs ne donnent pas leur avis, ne font pas leurs critiques mais ça va venir...

Est-ce que le processus critique est plus fort sur internet ?

Frédéric Krebs : La vocation d'Allôciné n'est pas la critique. Notre positionnement est plutôt d'être une plate-forme pour que tout le monde puisse s'exprimer. Pour chaque film nous proposons une revue de presse à partir d'une trentaine de titres presse. Mais nous publions aussi les critiques des spectateurs, à condition bien sûr qu'elles soient motivées.
Les critiques professionnelles sont volontairement séparées des critiques "amateurs", mais nous constatons que les internautes regardent beaucoup les critiques des spectateurs, sans doute par un phénomène d'identification.
A ce titre Allôciné sert vraiment de caisse de résonance pour les critiques de spectateurs.
Par exemple nous publions un classement des meilleurs films selon les spectateurs et nous nous apercevons que nous avons pu ainsi détecter de futurs succès comme Little Miss Sunshine ou La Vie des autres. On met ainsi en évidence des films qui n'ont pas forcément eu une grosse campagne de promotion, mais pour lesquels le « buzz » marche très bien.

Nous sommes la plus grosse base de données francophones de films et de bandes annonces : près de 80 000 fiches films et 17 000 bandes annonces. La syndication est possible, n'importe qui peut réutiliser ces fichiers sur son site.


Luc Lagier, vous avez pour votre part une démarche critique et de réalisateur. Vous fabriquez de petits courts métrages critiques, expliquez-nous...

Luc Lagier : Je ne suis pas né avec Internet, j'ai commencé en publiant dans des revues. J'ai connu dans ma vie professionnelle deux révolutions personnelles :
- Arte me demande d'être rédacteur en chef de "Courts Circuits", je découvre l'image et le montage, ce qui change ma façon de voir et de m'exprimer.
- Puis il y a internet : Arte me demande de participer au blog « Agiter avant emploi », je me mets à réaliser une critique très personnelle en utilisant une petite caméra vidéo. C'est une nouvelle façon de me remettre en cause.

En découvrant internet, j'accède à deux outils qui sont pour moi de véritables révolutions :
- Google qui donne accès à toute la mémoire du monde et marque l'avènement d'une fascinante culture du lien et de la collision.
- You Tube, l'avènement de la vidéo en ligne, mais avec un côté très intime, car beaucoup de vidéos sont faites à la maison, et entrent dans la mienne.

Voyant cela, j'ai osé le « moi je » en utilisant ma petite DV, je me suis raconté et ai joué de ces liens et de ces collisions : filmer une visite au Musée Grévin avec la voix de Marienbad, recréer des bandes-annonces imaginaires à partir de 100 bandes-annonces des années 70, tout cela, ça marche ! On voit des choses pareilles sur internet : la bande-annonce de Shining, avec un montage différent et une autre voix off devient une comédie romantique ! C'est la porte ouverte à d'autres façons de faire de la critique. Je rêve d'une critique cinéma sans voix off, où le montage seul ferait office de discours critique. Est-ce possible ? Toujours est-il que ce nouveau média me remet totalement en question !

Pour ces montages critiques, rencontrez-vous des problèmes de droits d'auteur ? Ce n'est pas par hasard si vous n'avez utilisé que des bandes-annonces ?

LL : en effet, il y a beaucoup de problèmes de droits pour utiliser des extraits vidéo. Nous voulions faire un abécédaire des obsessions des années 70, "C" comme Course poursuite, "H" comme Hitchcock etc., mais avec des extraits de films, ce n'est pas possible. Nous avons pris le risque avec des bandes-annonces, car si on ne prend pas de risque, on ne fait rien, et il n'existe plus de critique vidéo. Il faut bien passer en force, en jouant sur le droit de citation, comme en littérature. Ce qui implique évidemment de ne pas passer des extraits de 10 minutes sans commentaires !

FK : la règle aujourd'hui pour une bande-annonce est qu'elle peut être utilisée sans droits jusqu'à 3 mois après la sortie du film. Dans la réalité, nous avons sur le site des bandes annonces des années 70. Une seule fois, une major américaine nous a envoyé un recommandé pour nous demander de les supprimer, ce que nous avons fait. Puis 3 mois plus tard, ils nous demandaient l'inverse, car ils avaient remarqué une chute de leurs ventes de DVD ! Il faut dire qu'Allôciné diffuse 25 millions de bandes-annonces par mois !

Internet a révolutionné la façon de lancer un film, c'est un média beaucoup plus souple, illimité en termes de possibilités. A Allôciné, nous essayons pour chaque film d'obtenir la bande-annonce bien sûr, mais aussi le making-of, un teaser, les 5 premières minutes du film, éventuellement des interviews, mais qui ont moins de succès que le reste. Nous imaginons des formats courts, qui marchent très bien, car à plus de 7 ou 8 minutes, les gens arrêtent de visionner. Internet a raccourci le temps d'attention des gens.


LL : oui, mais ce n'est pas forcément péjoratif, le contenu d'internet devient un contenu de séries, ça devient un autre type de narration et pourquoi pas ? Mes vidéos rebondissent les unes par rapport aux autres, se répondent. Et au final, additionnées, elles sont aussi riches qu'un 52 minutes linéaire. Internet nous laisse ainsi une liberté que la TV ne nous laisse plus.
On parle d'ailleurs de « Webisodes ».


Mathilde, est-ce que vous vous sentez participer à la vie du cinéma ?

A la vie du cinéma, non. A celle des cinéphiles, oui. On critique les films, soit juste avant leur sortie, soit juste après. Nous voulons donner des pistes de lecture, mettre en parallèle, donner des filmographies. Nous utilisons aussi des images de films pour analyser des séquences par exemple.
Sinon, il est vrai que les attachés de presse continuent souvent à distinguer presse officielle et presse internet, et gardent une certaine défiance à notre égard.
Je voudrais aussi ajouter que le format court n'est pas forcément une évidence sur le web. Cela dépend du public. Par exemple nous mettons en ligne de longues études universitaires qui sont très lues. C'est normal car nous avons un public très étudiant qui s'intéresse à ce genre de choses.

Pensez-vous que cet aspect critique, ces masses de commentaires sur le web, le fait que l'on parle des films bien avant leur sortie... tout cela a-t-il une influence sur la façon dont on fabrique le cinéma ? Par exemple comme pour les projections tests qui sont organisées à Hollywood avant la sortie d'un film ?

LL : le cinéma américain de blockbusters se moque de la critique, d'où les problèmes de droits d'ailleurs. Mais en France, il existe une culture très ancrée de la critique, une réelle envie de s'y mettre, de participer. Aujourd'hui les critiques « papier », dont je suis, sont décontenancés par cette prolifération.


Mais au niveau de la forme, internet a-t-il exercé une influence sur le cinéma. Par exemple les formats longs comme les 90 ou les 120 minutes ont-ils encore cours ?

FK : on n'a jamais vu sortir autant de films longs ! Pour moi, les possibilités d'internet pour le cinéma ne sont pas tant au niveau de la forme que du marketing. Par exemple pour Cloverfield, tout le marketing a été pensé au moment de la fabrication du film. Rappelez-vous aussi de Blair Witch Project !

LL : oui, mais même au niveau de la forme, ça a bougé. Dans Blair Witch project, il n'y avait que deux caméras. Dans Redacted de Brian De Palma, il y en a 20, ce qui diffère complètement de sa filmographie antérieure. De Palma a été très influencé par le film de Zapruder qui filme l'assassinat de Kennedy sans changer de point de vue, sans jamais se retourner pour voir qui tire. Tout son cinéma tourne autour de cela depuis 30 ans, la possibilité d'un personnage magicien qui part à la recherche des points de vue et résout l'énigme. Rappelez-vous Snake Eyes !
Dans Redacted, il y a une multiplicité de points de vue, mais rien ne colle, c'est un puzzle qui ne marche pas. On se retrouve seul et sans réponse face à tous ces points de vue. A 68 ans, voilà un cinéaste extraordinairement influencé par le média, ça a changé radicalement sa thématique !

Internet générerait donc de la frustration ?

LL : oui, De Palma le dit, plus on a de points de vue sur un événement, plus on est perdu ! Le média le fascine, mais aussi négativement, on ne sait plus ce qu'est une image de cinéma ou une image documentaire.
Je pense en effet qu'Hollywood est menacé par le média internet, mais surtout par les séries TV qui ont changé la manière de faire du cinéma. Regardez La Vengeance dans la peau ou Mission Impossible III, il y a peu de travail de scénario, de rouages complexes. L'accent est mis sur les bagarres spectaculaires, les courses-poursuites à couper le souffle, que les producteurs de séries n'ont pas les moyens de réaliser et qui passent moins bien sur petit écran.

Question dans la salle : Internet est un autre univers. Pourrait-il aider le cinéma à trouver une autre voie ?

LL : pour moi ce n'est pas le cinéma qui est menacé, mais la télévision. Avec la vidéo à la demande, l'accès aux programmes est beaucoup plus souple sur le web.

FK : pour moi c'est le spectateur qui a la clé de tout cela. Le cinéma en salle est la haute couture du cinéma. C'est là que le film naît dans l'esprit des gens. Puis il est vu en DVD sur un écran TV. Puis en VOD, puis sur un ipod vidéo... Il y a un panachage : le même film peut même être vu morceau par morceau sur ces différents supports. Le visionnage est morcelé, et l'avenir du cinéma va passer par la prise en compte de cet état de fait.

Question dans la salle : J'ai découvert au festival des films philippins, dont les thématiques sont bien différentes des nôtres. M. Krebs, que conseilleriez-vous à un réalisateur philippin pour être diffusé en France ?

FK : diffuser les meilleures images en ligne, cibler les sites sur les Philippines, leur proposer des extraits... Si l'extrait est beaucoup vu, cela augmentera les chances du film de trouver un distributeur. Ensuite, il est aussi possible de proposer le film en VOD, mais bien sûr, si le film est en VOD, ce n'est plus intéressant de le sortir en salles.

Joël Ronez : de plus, l'un des problèmes de la VOD, c'est qu'il existe des zones comme pour les DVD. Sur arte.fr, on est obligé de faire du « geoblocking » en fonction de la provenance de l'internaute, car on peut proposer des émissions en VOD sur la France métropolitaine et DOM-TOM, mais pas la Belgique. C'est une situation anachronique...

LL : Attention, il n'en reste pas moins que les films ont besoin d'une exposition publique comme celle d'un festival. Sur You Tube, les films seraient noyés car le moteur de recherche seul ne permet pas de les mettre en valeur. On a tous besoin de vrais relais cinéphiles.

Existe-t-il des sites web qui jouent ce rôle ?

FK : il en existe en musique comme My Space, mais pour le cinéma, je ne vois pas.

Question dans la salle : après le festival physique, pourquoi ne pas poursuivre en ligne avec un festival virtuel qui diffuserait tous ces films ?

Joël Ronez : ça existe dans les festivals qui ont un marché, mais c'est un service réservé aux professionnels. C'est le cas par exemple au festival de Clermont-Ferrand.

Question dans la salle : vous avez parlé d'une plate-forme de vidéos en cours de développement chez AllôCiné, pouvez-vous nous en dire plus ?

FK : oui, c'est un gros projet qui consiste à ouvrir la plate-forme aux contributions des internautes. Tous les jours, nous recevons des mails de personnes qui veulent être ajoutées dans notre base de données. De plus nous remarquons une très forte activité dans nos forums, avec des contributions très intéressantes. C'est pourquoi nous nous sommes dits qu'il serait intéressant de prendre une orientation proche de celle de Wikipedia ou IMDB. Par exemple pour diffuser un court métrage qui serait en effet trop perdu sur You Tube ou Daily Motion. Nous recevons beaucoup de demandes de diffusions de courts métrages. Nous allons le faire, mais cela suppose un énorme travail de visionnage au préalable.

Question dans la salle : en VOD, il manque un outil exhaustif qui recense toute l'offre, soit un portail, soit un agrégateur de contenus qui pointe vers les différentes offres existantes...

FK : on a bien essayé, mais nous nous sommes heurtés au refus des différentes plates-formes de travailler ensemble, car elles ont souvent des films en commun et ne souhaitent pas être comparées.
On a donc changé notre fusil d'épaule en nous adressant à un acteur du marché qui propose des outils de VOD en marque blanche, avec une gestion du back office assurée par le prestataire. Bien sûr, la contrepartie est que nous ne sommes pas exhaustifs. Or les premiers fans de VOD recherchent souvent des films très pointus.

Question dans la salle : pour un court métrage proposé sur Allôciné, quelles sont les garanties anti-piratage ?

FK : aucune, car l'objectif est d'être diffusé le plus possible pour se faire connaître. Mais aujourd'hui, faire de la VOD sur du court métrage ne me semble pas viable économiquement...

Une spectatrice qui a développé sa propre plate-forme propose un modèle alternatif : le streaming gratuit des courts métrages avec reversement au prorata des recettes publicitaires.


NB : quelques sites cités

Allôciné : www.allocine.fr
Il était une fois le cinéma : www.iletaitunefoislecinema.com
Splart : comparateur de prix : www.splarte.com
Total VOD : agrégateur : www.totalvod.com
You Tube : fr.youtube.com
Daily Motion : www.dailymotion.com/fr
My Space : www.myspace.com




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