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Campus : Second rôle

Un tremplin vers la gloire ?


Passage obligé pour atteindre le haut de l'affiche ou choix des comédiens ? Des professionnels du cinéma – acteurs et directeurs de casting – s'interrogent sur le statut de second rôle.


Avec Nathalie Chéron (directrice de casting), Johanna Bah (Talents Cannes Adami 2008), Sabrina Seyvecou (comédienne, Nés en 1968, My New Picture, Coquillages et crustacés), Dominik Bernard (Talents Cannes Adami 2008) et Fifou (directeur de casting). Animé par Pierre Murat (Télérama, Le Masque et la plume). En association avec l'Adami.


Pierre Murat : Second rôle : un tremplin vers la gloire ou un tremplin vers le pain quotidien ?
Dans les pays anglo-saxons, le second rôle est appelé supporting actor : dans son appellation même, il semble avoir un rôle relativement important, alors qu'en France le second rôle a un rôle plus péjoratif. Comment appréhendez-vous, en tant que comédiens, la notion de second rôle ?


Dominik Bernard : Il n'y a pas de rôle péjoratif. Le but c'est de jouer avant tout. Si la notoriété arrive, tant mieux. Le but, c'est d'être sur la pellicule, de défendre un projet artistique, d'appartenir à une équipe.
Le marketing a pris une place très importante au cinéma. On y mise sur des noms, des stars... il y a les gens qui servent la soupe et d'autres qui la mangent ! Au théâtre, c'est différent, l'argent n'a pas ce pouvoir.


Sabrina Seyvecou : Oui, le plus important c'est de jouer. Plus que le « niveau » du rôle, le principal c'est d'avoir un rôle et d'interpréter un personnage, quel qu'il soit. Au cinéma, les seconds rôles sont aussi importants que les premiers !


PM : Dans les années 1930, le second rôle avait une vraie signification. Rappelez-vous à l'époque de Battement de cœur de Henri Decoin (1939), les spectateurs se déplaçaient en masse pour voir tous les rôles, et non des stars ! Autour de Danielle Darrieux et Claude Dauphin gravitaient Jean Tissier, André Luguet, Julien Carette, Saturnin Fabre, Charles Déchamps, Geneviève Morel, Marcelle Monthil, etc.


Fifou : Aujourd'hui ce n'est pas le même cinéma. Il n'y a plus de règles. Le cinéma c'est du travail, des rencontres...


Nathalie Chéron : Heureusement qu'il y a des réalisateurs comme Emmanuel Mouret ou Stéphane Brizé, chez lesquels les seconds rôles sont très écrits.


PM : Quel est le rôle du directeur de casting ?


NC : Le directeur de casting travaille auprès des réalisateurs et des producteurs. Généralement les 2 ne sont pas d'accord et c'est le producteur qui décide !


Fifou : Notre rôle consiste à leur montrer le plus de possibilités possibles. Le directeur de casting cherche des personnages plutôt que des personnes. Moi non plus, je n'aime pas le terme de second rôle, c'est assez vulgaire, et pourtant il faut ces rôles pour faire des films.


PM : C'est plus difficile aujourd'hui d'avoir un petit rôle dans lequel on vous remarque aujourd'hui. Avant c'était différent.


NC : Les directeurs de casting ont tous des préférences, des familles d'acteurs. On défend des idées, des sensibilités, des personnes... On travaille pour quelqu'un autant que pour un rôle. Il y a des acteurs que j'aime et d'autres que je n'aime pas (dans leur voix, leur tessiture, leur musique...), mais il y en a aussi pleins que j'aime ! C'est parfois difficile de faire la différence entre les rôles et les gens... Et je trouve qu'il n'y a pas autant de beaux seconds rôles qu'avant. Les rôles sont moins écrits qu'avant. Il y a pleins d'acteurs formidables en France, mais il faut leur donner à manger, il faut leur écrire de bons rôles !


SS : J'ai aussi l'impression qu'on voit toujours les mêmes seconds rôles en France !


Dans la salle : C'est parce que les directeurs de casting choisissent toujours les mêmes !


PM : Au Conservatoire, il y a pleins de jeunes comédiens talentueux. Pourquoi ne les voit-on pas, au théâtre ou au cinéma ? N'est-ce pas le rôle du directeur de casting ?


NC : Au final, c'est souvent le producteur, celui qui paie, qui choisit ! On a une réelle liberté sur les films sans argent, on peut alors vraiment choisir et imposer ceux qu'on veut. Mais pas sur les grosses productions. Au final, on impose ceux en qui on croit sur des films fauchés qui ne seront pas distribués. A quoi ça sert alors ?
Il y a 14 000 acteurs en France et 45 directeurs de casting en France. En plus, il y a une certaine forme de discrimination : sur 10 rôles, il y en 8 pour les hommes et seulement 2 pour les femmes, et encore il faut qu'elles aient 25 ans et de gros lolos !
Et quand on a 3 semaines seulement pour boucler un casting de 45 rôles, on ne peut pas faire son travail correctement donc on puise dans notre vivier, on va au plus rapide. Travailler sur de grosses productions par contre, ça permet de reconstituer un vivier. Quand j'ai du temps je parcours les grandes écoles en France, les conservatoires, l'Ensatt à Lyon...


Johanna Bah : Je trouve que l'on ne parle pas beaucoup de travail ! Moi, je viens de commencer dans le métier, et si on me propose demain un premier rôle, je ne suis pas sûre d'accepter. Je n'ai peut-être pas les épaules pour porter un film toute seule. L'acteur aussi doit se construire. Moi j'apprends beaucoup sur les tournages par exemple. J'ai besoin de passer par les seconds rôles, je veux déjà être très bonne dans mon rôle de second rôle avant de passer à autre chose. Beaucoup d'acteurs sont dans le métier pour les mauvaises raisons, pour la gloire et l'argent. Moi j'avance pas à pas, ça ne fait que 4 ans que je suis dans le métier, formation comprise, j'assure tous les rôles qu'on me propose, je travaille dur et les réalisateurs sont contents. Après un casting ou une scène, j'appelle toujours mon agent pour avoir un feed-back, pour m'améliorer. Il faut travailler, il faut avoir envie, il faut essayer. Le travail aide à pousser le destin.


PM : Et le Conservatoire ?


NC : Les comédiens des conservatoires ne veulent pas faire de TV ! Ils se considèrent comme l'élite et pourtant on ne peut plus évincer la TV, ce sont eux les diffuseurs, les financiers. Au moment du casting, les producteurs pensent déjà à la promotion de leur film : qui va-t-on choisir pour faire le plateau de Fogiel, d'Ardisson ? Dans ces cas-là, on a les mains liées. Au niveau du statut, en France, il n'y a pas de « titre » à notre métier, nous sommes enregistrés comme des assistants-réalisateurs.


Dans la salle : Il y a maintenant de plus en plus de films où les acteurs ne sont justement pas des acteurs, comme dans Entre les murs ou les films d'Abdellatif Kechiche.


DB : Oui, c'est nouveau. Ca réduit encore le nombre de rôles à offrir aux acteurs professionnels. Ca nuit aux comédiens. Même chose pour les people qui prennent notre place. Le travail du comédien qui consiste à composer un personnage recule encore un peu, le travail est dévalorisé.


PM : Faites-vous des castings sauvages ?


NC : Non ! Car j'estime que parmi le vivier de 14 000 acteurs en France, on est capable de trouver la bonne personne. Parmi ceux-là, il y a forcément celui ou celle que tu cherches. Pour les jeunes avant 18 ans, par contre, oui, on est obligés. Il faut aller chercher dans les cours de théâtre ou de comédie. Parmi les écoles, c'est vrai qu'il peut aussi y avoir un formatage... Et puis Hafsia Herzi, il faut voir sur le long terme, sera-t-elle toujours là dans 20 ans ?


Salle : Utilisez-vous Internet pour trouver d'autres têtes ? Comment travaillez-vous avec les agents ?


NC : Je n'ai pas le temps d'utiliser Internet. Pour un comédien, le directeur de casting n'ira pas taper son nom sur Google !


PM : Y a-t-il de l'espoir alors ? Est-ce vraiment bloqué pour les comédiens ?


NC : Oui, c'est bloqué. Ceux qui signent les chèques, ce sont des énarques, pas des cinéastes. Mais il faut continuer d'y croire !


SS : C'est d'autant plus difficile pour une femme. L'âge est un vrai problème. Et il y a aussi un facteur chance difficile à déterminer.


DB : Même chose pour les Noirs !


Fifou : Attention, on peut aussi vivre heureux sans César. L'argent ou la gloire ne font pas le bonheur. Le directeur de casting ou l'agent ne feront pas de miracle. Il faut travailler, rencontrer des gens, faire des choses par soi-même. Et, n'oublions jamais que, pour citer Mme de Staël, « la gloire est le deuil éclatant du bonheur » !


















Campus "second rôle" © Julia Brechler

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