Aki KaurismäkiQuelle leçon !
« Leçon de cinéma », aimerait-il l'expression ? Parlons plutôt d'une conversation décousue, émaillée de silences, polyglotte, parfois absurde ou loufoque, mais toujours enrichissante, que le réalisateur finlandais a partagée vendredi 4 avec le public.
Pascal Mérigeau : Nous avons un point commun, vous et moi, le premier film que nous avons vu est un Tarzan. Mais vous me dites que c'était avec Johnny Weissmuller et je ne vous crois pas. C'était forcément avec Gordon Scott.
Aki Kaurismäki commence à parler en anglais, puis explique à la traductrice du finnois : Je ne veux pas parler en finnois. Si je parle en finnois, ça va mal se passer. On va attaquer l'Iran, puisque l'Irak c'est déjà fait !
Les Leningrad Cow Boys demandent un peu d'amour, de la nourriture pour leur chien et à boire. Est-ce le même ordre pour vous ?
AK : non, moi je n'ai besoin que de nourriture.
Pour les chiens ?
J'aime les animaux, je me fiche un peu des gens.
Il y a pourtant beaucoup d'humains dans vos films.
Après de nombreuses recherches, je me suis rendu compte que les films marchent mieux avec des humains. Je ne sais pas si Walt Disney serait d'accord...
Une des premières fois que vous avez vu un film, vous avez cru visionner L'Age d'or de Bunuel alors que c'était Nanouk l'Esquimau de Flaherty, c'est bien vrai ?
(En français) C'est vrai, hein ! Ce n'était pas une question ?
Non, une manière d'illustrer la confusion entre humains et animaux.
C'est vrai, c'est une vérité très froide. On gaspillerait sa vie, on irait au tombeau inculte comme Sarkozy, si on ne voyait pas ces films une fois au moins dans sa vie.
Pour votre premier film, vous n'avez pas pu trouver plus facile qu'une adaptation de Crime et châtiment ?
C'est la faute à Alfred Hitchcock, parce que dans ses conversations avec Truffaut, il a dit qu'il existait un seul livre auquel il n'oserait jamais toucher, et c'est justement Crime et Châtiment. Comme à l'époque, j'avais 20 ans, je me suis dit « tu vas voir, le vieux ! ». Et plus tard, je me suis rendu compte qu'Hitchcock avait raison !
C'est un film très sérieux...
Je m'en souviens, c'était un vrai défi. Il fallait que je trouve quelque chose. J'ai inventé de laisser tomber tout l'humour. Il n'y a pas beaucoup d'humour dans ce film. Est-ce vraiment une victoire artistique ? Si oui, alors Georges Bush est un honnête homme !
Dans ce film, la caméra bouge beaucoup. Et plus vous avancez dans votre carrière, plus la caméra se calme.
Au départ, oui, on bouge beaucoup, et puis on se rend compte que c'est la pensée qui doit bouger, pas la caméra ! Par exemple si l'acteur passe une porte, inutile que la caméra se place au dessus de la porte ! Mais à l'époque je pensais que si !
Quand vous étiez jeune, vous préfériez la radio à la TV...
Je préfère Hugo à Zola. Zola reflète la TV à venir, il a tellement de couleurs et de situations, il dépeint, il peint les scènes. Alors que Hugo se concentre sur les phrases.
Vous avez pourtant dit un jour que vous écoutiez Au Bonheur des dames à la radio ?
Oui, toutes les semaines. Ma mère me croyait malade, elle m'a envoyé me faire soigner, et je ne suis jamais revenu de voyage.
Vous séchiez l'école pour lire...
Qui irait à l'école ?
« la gaieté est un travail de deuil à l'envers », avez-vous dit, de quoi faites-vous le deuil ?
Les gens disent n'importe quoi !
Difficile de trouver un moment très gai ou très triste dans vos films, les tristes sont tellement tristes qu'ils en deviennent gais !
Oui. Je suis tellement sérieux et grave que j'ai envie de pleurer du matin au soir, je suis une vieille merde sentimentale. Et comme je ne peux pas le faire publiquement, j'essaie de faire pleurer le public plutôt que moi-même, c'est une sorte de trahison du public ! Et moi je m'en vais, je sors.
Pour La Fille aux allumettes, vous dites que la première idée, c'était l'allumette.
En Finlande, on discute, on est le pays des géants intellectuels. Il y avait un débat sur la difficulté d'écrire un scénario. J'allumais juste à ce moment une cigarette, alors j'ai dit on peut faire un scénario à partir de n'importe quoi, par exemple une allumette. Puis j'ai réfléchi 4 secondes, je voulais justifier cette thèse. Une allumette ne vient pas de nulle part, quelqu'un l'a fabriquée, mais qui ? Par exemple une femme. Elle travaille dans une usine, et que se passe-t-il après sa journée de travail ? Comment est sa maison ? Que fait-elle quand elle ne travaille ? Il y a un homme qui la blesse etc.
Un film écrit donc au jour le jour ?
Il n'y avait pas de scénario, j'écrivais les dialogues pendant que le chef opérateur Timo Salminen réglait les lumières.
A quel moment décidez-vous que le film sera en noir et blanc ou en couleur ? Tout de suite, c'est évident immédiatement et on ne peut pas changer ensuite. Quand une idée de scénario naît dans ma tête, si c'est en couleur, les tons s'installent aussi, tout de suite.
Pour Au loin s'en vont les nuages, vous avez changé le scénario quelques semaines avant le tournage, suite à la mort du comédien Matti Pellonpää...
Tout le monde sait que l'Espagne a gagné le championnat de foot. Mais qui se rappelle si la dynamite autour de la tête de Pierrot le fou dans le film de Godard est rouge ou jaune ? Les gens associent dynamite = rouge. Or elle est jaune. J'ai bien répondu à votre question ?
« Vous ne devez rien bouger sauf votre sourcil droit », avez-vous l'habitude de le dire aux comédiens. Qu'est ce qu'il a de si spécial, ce sourcil droit ?
Non, ça peut aussi être le gauche. Les acteurs ont l'habitude de s'agiter, de vrais moulins à vent ! J'essaie de limiter cela. Il faut voir cela chez Bresson. Il y a très peu de gestes, très contrôlés. Le spectateur devient sensible à chaque instant. Chaque geste chez Bresson bat toute la production hollywoodienne depuis 90 ans.
Ce travail avec les acteurs a-t-il à voir avec la méthode de Jean Renoir ?
C'est en effet pour moi le seul professeur pour la direction d'acteurs. Je l'ai vu dans un ancien documentaire diriger des essais et dire aux comédiens : « ne faites rien, n'ayez aucune expression, dites seulement les phrases ! ». Quand il n'y a rien autour, un tout petit geste prend énormément d'importance.
Godard estime que Au loin s'en vont les nuages est un très grand film, vous le saviez ?
Tout le monde vieillit, hein ?!
Question dans la salle : votre pays, que l'on imagine très moderne, très technologique, a-t-il changé par rapport à la vision qu'en donnent vos films des années 90 ?
J'aimerais beaucoup être fier de mon pays, mais ce n'est pas possible, comment le pays est gouverné, sa politique économique... ce n'est pas possible... Pourquoi les jeunes et les enfants se suicident-ils autant, alors que la scolarité est donnée pour un exemple ? Pourquoi faut-il toujours être en compétition ? Pour gagner quoi ? C'est notre âme qui s'y abîme.
Vous avez parlé de quelques cinéastes. Avez-vous d'autres maîtres ?
Vittorio de Sica bien sûr. Et peut-être encore plus Cesare Zavattini. Aujourd'hui la culture cinématographique européenne n'existe plus. 2 formes d'art se portent très mal en Europe : le cinéma et l'architecture. Les autres surnagent.
Question dans la salle : le chien de l'Homme sans passé est-il le votre ? Oui, mes propres chiens me mordent plus rarement et ça revient moins cher, c'est plus pratique.
Ils bougent le sourcil ?
C'est ma femme qui dirige les chiens, c'est ça le partage des tâches. En fait, les chiens ressemblent aux femmes : on les maltraite et ils sont moins payés !
J'ai lu que vous avez financé vos premiers films grâce à un bookmaker américain. Comment va-t-il aujourd'hui ?
Faut pas croire tout ce qu'on entend !
Mais c'est vous qui l'avez dit !
Faut pas croire tout ce qu'on entend !
Pourquoi avoir fait tourner Jean-Pierre Léaud ?
Parce qu'il est encore plus nerveux que moi !
Travaillerez-vous encore avec lui ?
Si nos chemins se croisent à nouveau. C'est pour moi le plus grand acteur qui soit. Il est au même niveau que Bogart. Parlons de Bogart ! J'ai vu au moins 30 fois Casablanca, personne ne joue avec autant d'exactitude que lui, chaque geste, chaque expression sont réfléchis. Hollywood à cette époque me manque, on y faisait de bons films jusqu'en 1962, ensuite plus un seul.
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