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This is England

Les Critiques du Jury du Pari de L'Avenir



Lévi-Strauss rapporte la notion d'ethnocentrisme pour qualifier l'attitude culturelle des pays prétendus développés à juger du bon et du mauvais, considérant leur typologie de société comme modèle de référence pour apprécier les autres sociétés ou peuples. Lorsque des groupes différents sont directement en contact, la xénophobie se loge, un nouvel ennemi ouvre un nouveau responsable, mais la haine n'a jamais rien créé, on y sombre car son facile séduit le médiocre et déculpabilise d'apparence sa veulerie et sa fuite.

On dit souvent que si les triangles créaient un Dieu, ils lui donneraient trois côtés. This is England, le héros est guerrier et la barbarie devient tout ce qui est l'usage de l'autre. Porte la Croix de Saint Georges pour traverser la rue indemne.
This is England qualifie initialement le titre du 19ème single du groupe punk britannique The Clash. Cette chanson relate la crise politique anglaise au début des années 80, la guerre des Malouines, la violence des quartiers sensibles et le chômage galopant. Il est tout naturel que Shane Meadows reprenne ce morceau pour désigner son film, celui-ci racontant son expérience personnelle du milieu skinhead, sous la tension d'une Margareth Thatcher adepte des généralités et de la répression qui brasse large. Incapable de saisir l'essence du mouvement, elle a conclu dans une formule restée célèbre qu'il faudrait tous les crucifier.
Auréolé du prix du meilleur film aux derniers Independant British Awards. Shane Meadows règle ses comptes avec sa rancœur réclamant aujourd'hui que l'on distingue les mouvements extrêmes des mouvements témoignant d'une dynamique culturelle non violente. L'histoire nous plonge à Grimsby ville côtière du nord est de l'Angleterre. Shaun est âgé de 12 ans, enfant brimé, revanchard et traumatisé par la mort de son père, soldat dans la guerre des Malouines. Durant ses vacances d'été, il va sympathiser avec une bande de skinheads délinquants mais dont les écarts se refusent la violence sur l'autre et l'idéologie nationaliste. Le groupe avec ses codes vestimentaires, les Dr Martens, la chemise portée avec des bretelles et la coiffure, va lui permettre suivant une évolution à pic de sortir de l'enfance et connaître son premier amour.
Sorti de prison Combo, skinhead au racisme généreux va scinder le groupe et se mettre à harceler les minorités culturelles locales. Le fanatique ne quitte jamais son arme, chargée ou non, ainsi déambulent Combo et son acolyte adepte de la machette. Shaun manipulé est embringué dans les factions d'extrême droite du British National Front.
Croire que le film concentre l'apologie du cosmopolitisme et de la douce fraternité dans son idéal mignonnet, pourtant si ardemment apprécié par le besoin de dévotion de nos sociétés, dont le politiquement correct est devenu un amendement à toutes les constitutions démocratiques, serait passer à côté du film, et même à côté de la somptueuse bande son chargée de l'esprit Punk et de la détresse que diffuse la vacuité et le sentiment d'inutilité ambiant, l'impossibilité d'être au monde. Le film démarre par des images d'archives du règne de la dame de fer, sous un fond aux sonorités jazzy, on y ressent la misère de tout un peuple, les manifestations, les militaires morts que l'on entasse.
Les premières scènes de Shaun nous exposent son caractère frondeur et une témérité latente. Lynché pour son pantalon passé de mode à l'école, on s'aperçoit, que la plus petite particularité finit par tout détruire. S'affirmer implique un rapport de force constant, nous ne sommes jamais à l'abri de la mise à l'index, et n'importe quel prétexte peut signifier le pire. Stendhal par la voix de Julien Sorel, personnage romanesque jeune, le constatait dans Le Rouge et le Noir : « j'ai assez vécu pour comprendre que différence engendre haine ».
Abandonné, et bousculé dans le monde de l'enfance, rejeté dans celui des adultes ; la figure du premier leader skinhead Woody nécessairement ne peut que l'attirer vu la carence de présence paternelle dans sa vie, le passage du flambeau à Combo est intéressant dans la mesure où l'on s'aperçoit quels mécanismes psychiques sont en bernes chez Shaun, et plus généralement au sein du premier groupe. Il ne se suffisait pas à lui-même, le groupe n'offre que l'illusion de la compréhension, mais la solitude perdure, et l'anomie déchire le voile des exactions les plus misérables. Sous la direction de Combo, ils saccagent et menacent le commerce d'un ressortissant d'origine pakistanaise.
Mais comment peut-on objectivement blâmer l'évanouissement des valeurs et la complaisance de l'engrenage ? Lorsque l'on est seul, toutes les mains tendues portent les couleurs de l'espoir. Et une famille aussi riche d'affection est du pain bénie, il faut songer qu'une simple marge de goût en matière de plaisanterie peut gâter une relation amicale, alors un uniforme, un mode de pensée, des réunions, un but quel qu'il soit, un peu de jour, même s'il faut casser la porte pour un rai de lumière, une lucarne, et on est prêt à se jeter de toutes les hauteurs.
L'arrivée de Combo prône le racisme d'un poujadisme le plus primaire, son anecdote pathétique sur les desserts qu'on lui dérobait à la cantine pénitentiaire nous renseigne sur sa pauvreté intellectuelle et la taille de son monde, qui s'étend de lui, à lui. Aucune place pour l'autre si ce n'est pour servir son intérêt, à lui. L'identité c'est un groupe qui porte pour valeur l'extermination des responsables de sa souffrance, et on se moque d'une quelconque légitimité raisonnable, partager sa haine camoufle l'horreur de sa faiblesse. Mais la monstruosité siège dans le racisme, étymologiquement un monstre est un étranger à l'espèce, hors tenir un discours raciste est impropre avec l'humanité qui caractérise justement l'homme, le raciste, c'est d'abord celui qui s'exclut de la « famille humaine » pour reprendre l'expression de Victor Hugo.
Le panégyrique beuglé pour exciter le prolétaire par le représentant Du British National Front respire la vacuité d'un sophisme qui ne se suffit même pas comme rhétorique, il ne s'agit pas d'emphase, mais de pénétrer le contenu latent malheureux de l'auditoire, on table sur l'envahisseur, mais ils se construisent sur l'abandon, le sentiment nationaliste s'entretient plus facilement, et les accoutrements des spectateurs témoignent de toutes les couches sociales, il n'y a pas de monopole prolétaire de la saleté xénophobe. Le malheur fédère où qu'il se trouve, mais on ne fait qu'entretenir la rage de celui-ci, il n'y a ni remède, ni même palliatif éphémère, il y a juste de quoi s'éloigner de soi. On meurt de son propre racisme.
Mais la personnalité de Combo est outrageusement travaillée, puisque l'on s'aperçoit au final que l'amour sans réciproque qu'il ressent pour une jeune fille contribue et convoque sa fureur. L'humiliation du rejet n'est pas moins pénible adulte, surtout lorsque son idéologie ne prépare pas aux rapports humains, mais cultivent une querelle dont le fond renfle la stérilité éternelle. Ce qui fait croire à la force l'amplifie, mais la croyance n'est pas la réalité, et les liens de la cellule raciste sont plus minces que la ligne d'horizon, ils passent de la concorde au venin en un soupir, comme la sensation de l'extrême chaleur n'est que celle de l'extrême froideur, tout extrême est une injure à notre humanité.
L'aversion que Combo décharge à l'encontre de Milky, un skinhead noir du groupe de Woody, le frappant sans relâche est l'illustration évidente de son impasse ; le noble Sedar Senghor disait avec mansuétude, qu'un raciste « est un individu qui se trompe de colère », Shane Meadows nous propose les dédales de ces itinéraires dont l'issue n'est qu'une plus grande douleur. La lâcheté est contagieuse, quand un homme baisse la tête, tous les autres agissent de la sorte paraît-il. C'est faux, Shaun s'en relève, et comprend que vivre ensemble n'est que partager, et que tâcher d'anéantir l'autre nous achève comme un homme s'essaie à se mordre la nuque.


Par Stéphane Pihan, juré du Prix de l'Avenir



 

 

  

 

 

 

 



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