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La Forêt de Mogari
Les Critiques du Jury du Pari de L'Avenir
Chacun peut se figurer ces déchirements qui font vivre dans chaque lieu l'expérience du manque. Les instants s'étalent comme des cercueils, on rêve d'une hibernation en plein soleil, les océans sont des mares, les peupliers résignés métamorphosent des saules pleureurs ; les problèmes sont tant légions que la simple poussière du chemin pousse à s'effondrer.
Naomi Kawase affronte cet état de lacération perpétuel du réel où l'on se coupe en tout geste dans son film sublime : La Forêt de Mogari, une concurrence de superlatifs ne saurait point rendre compte de la maîtrise si parfaite des émotions de ses personnages noyés dans des décors d'une luxuriance florale adoucissante. Shigeki veuf et esseulé pensionnaire d'une maison de retraite est obnubilé par le fantôme de sa femme. L'aide soignante Machiko qui vient de perdre un enfant persiste à s'occuper de lui en dépit de son comportement cyclothymique, il gâche une séance de calligraphie en barbouillant le syllabaire « chi » de Machiko quand elle a achevé d'écrire son prénom ; obsédé par son épouse qui se nommait Mako et qu'il répète à qui veut l'entendre comme une mélopée sans fin. Les tourments les rapprochant, Machiko à force de patience réussit à ébaucher un lien de confiance avec Shigeki, bien que celui se révèle toujours imprévisible. Partis pour une balade et victimes d'un accident de voiture, Machiko s'éloigne solliciter de l'aide aux riverains, en revenant Shigeki a disparu, elle le retrouve au bout d'une course tumultueuse, comme Shigeki poursuit son chemin suivi par une Machiko éreintée et dépassée par les évènements, ils s'engouffrent tous deux dans la forêt, Ils vont partager une épreuve et s'en sortir apaisés par le seul fait de la nature ; sans observer leur progression de manière linéaire, l'intérêt de ce nouveau film de Naomi Kawase, cinéaste dont le thème du deuil s'avère récurrent dans son œuvre, réside dans le rapport dual qu'elle emprunte pour traiter son sujet, deux êtres blessés en quête de leur identité pour continuer à exister vont le temps du Mogari (c'est-à-dire dans l'étymologie japonaise, le temps du deuil et lieu de celui-ci ) dénichés en eux les moyens de composer une sérénité nouvelle. Les scènes dans la maison de retraite n'épargnent pas la société japonaise en mal d'idéal, en dépit d'une équipe nombreuse pour pallier à tous leurs soucis, et des conseils avisés pour se recomposer un plaisir de vivre. Un relent très étrange de factice imprégnait les vieux de la bâtisse. Le terme est à lire dans son contexte péjoratif et irrévérencieux ; si la société japonaise n'offre aucune réponse à la question, comment puis-je savoir que je suis vivant ? Le cataclysme est en marche, et les visages débordent de l'inanité du verbe et du mouvement. Les réponses érudites sont le fait de se nourrir et la sensation. Ce que Kawase en extrait est effectivement l'idée que le geste transmet de l'énergie, que l'autre peut tout à fait être vecteur de ce saisissement qui étreint la commotion de vivre. La pudeur incisive de Kawase situe la complétude des sentiments, il y a nostalgie conjuguée à une mélancolie et un aplomb de tristesse ; la nostalgie s'accroche toujours à quelque chose, via le passé, tandis que la mélancolie éprouve l'effroi que l'on n'appartient pas à ce monde. Comment convaincre de félicité ? La dénonciation acerbe de notre rapport envers nos aînés se souligne par la compassion malodorante qui nous pince le cœur durant le chant d'anniversaire de Shigeki dans la salle commune. Et cette attitude singulièrement arrogante de supériorité à distiller de prétendus bons sentiments dessert l'autre dont nous nions une part d'humanité. Bouddha enseigne les quatre pensées illimitées qui sont, l'amour, la joie, la compassion et l'égalité d'âme. Dans leur relation, Shigeki et Machiko n'ont aucune pitié, mais une empathie habile et respectueuse de l'autre dans son altérité. Il nous arrive que le monde existe, il nous arrive qu'il n'existe pas, à qui la faute, comment s'en sortir ? Comment peut-on sentir au réveil que l'on ne se sent pas au monde aujourd'hui, il ne tient qu'à nous de peupler de la terre au ciel, par des spectres sirupeux ou sordides ; nos sensations sont plus fortes que tout et rien n'est inexorable. Pour peu que l'on sache avancer tout peut nous être offert. Lorsque Shigeki ayant achevé son maigre trou soupire soulagé « je vais dormir dans la terre », ce n'est pas une fuite, mais la relève de sa douleur, son contrôle amorcé sur des émotions avec lesquelles il finit par s'accorder, tout comme Machiko répétant un « pardon » inlassablement que l'on imagine aisément tourner vers son défunt fils. La conception onirique développée par le film de Kawase retranscrit une plaie de l'être au monde, le deuil forge un univers dans lequel la clarté fait non seulement défaut mais aussi paraît tari à jamais, et la mémoire se charge de l'absence des souvenirs de lueurs. Il n'y a que les souvenirs de douleur qui reste, le bonheur est actualisé dans un présent, sa perte l'efface effectivement au présent et rétroactivement au passé puisque l'on a de cesse de savoir que ce qui poussait en avant auparavant n'existe tout simplement plus, on contemple du vide. On peut cesser de vivre. Lorsque l'empereur Septime sévère s'exclame : « omnia fui et nihil expedit » (j'étais tout et rien ne vaut la peine), il faut y situer le renoncement à son âme, rien ne doit faire que l'on s'affaiblisse de la sorte et la nature prend chez Kawase un rôle bienveillant embrassant et veillant nos deux protagonistes. Shigeki poignarde la terre de sa branche lorsqu'il creuse, il frappe comme un forcené cette chose qui l'empêche de contempler sa propre étincelle. On pourrait évoquer ce partage de soi dans la nature, cette relation d'élan vital puisé comme vase communiquant entre l'accueil de l'autre et son propre accueil au sein de la nature. On retrouve également dans un autre film de Kawase Shara la superbe représentation de la Basara Matsuri, (l'une des fêtes populaires les plus importantes de la région de Nara) cette transfiguration qui fait sentir vivant les êtres. L'hélicoptère à la toute fin de La Forêt de Mogari résonne comme un intrus dans le lyrisme ambiant et la musique de la nature, se sentir vivant c'est pouvoir entendre cette musique à faire valser son existence. Ce qui importe c'est d'être vivant, et de le savoir. Couché dans la nature, Shigeki est au plus près de son cœur et le rituel, la boîte à musique et les cahiers sont une longue discussion avec les fantômes du passé pour accepter de leur survivre sans culpabilité.
Par Stéphane Pihan, juré du Prix de l'Avenir
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