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Famille Tortue

Les Critiques du Jury du Pari de L'Avenir

 

Famille Tortue décline l'œuvre de fin d'étude du brillant Ruben Imaz Castro âgé de 27 ans, déjà repéré dans le cadre de la manifestation Cinéma en construction 9 à Toulouse l'an passé.


D'emblée, la scène introductive nous présente le lieu de narration exhaustif des protagonistes via la maison familiale où s'ébattent deux tortues de prime abord, puis quatre s'y ajoutent, puisque la métaphore filée va se lier à chaque élément du film, dans le choix de ses décors comme de plans sans grands espaces, il y a toujours quelque chose à quoi se raccrocher, les scènes extérieures de l'école se dévident entre des murs, dans une voiture, les pelouses ne sont jamais vraiment nues et les chambres ne s'offrent pas le luxe de rester ouvertes.
L'oncle, englué dans sa famille comme bonne à tout faire supporte sa cacochymie manifeste par des services d'intendances, promesses assurées pour lui d'un peu de tendresse à diffuser. Ainsi, il s'offusque de la moindre tache sur un vêtement, il se reprend à plusieurs fois pour monter le linge de ses proches, et s'inquiète également de chaque repas à l'avance. Dans son jardin, des tortues lui offrent la consolation de son inertie évidente balancée entre des cigarettes, un plaisir de chantonner seul et ranger compulsivement les chambres en étudiant chaque recoin. Il est le centre de la tortue au sens étendu, dont les pièces de l'étage constituent les cellules, les isoloirs, les abris pour tous. Le fils, hésitant sur sa sexualité, pris entre les ruades homophobes de ses camarades ou les blagues vaseuses de son père, essaie au mieux de conserver l'illusion de la prospérité pour ne point gâcher le premier anniversaire du décès de sa mère, il couvre l'absentéisme et les escapades amoureuses de sa sœur, se refuse des plaisirs et s'interdit même le simple fait de croire à une satisfaction personnelle possible via sa pratique sportive. Sa sœur, peintre et fumeuse assidue, rejette son chagrin sur sa famille et se plait à rêver un ailleurs moins imprégné de douleur dans une pathétique histoire d'amour. Le père, ivrogne et menteur, traversant une situation professionnelle précaire tente d'entamer un projet douteux dont il n'arrive guère à se convaincre lui-même.
Nous partageons durant une journée entière la décomposition de ces personnages, la maison abrite tous les souvenirs de félicité perdue, l'autel dressé à la mémoire de la défunte irradie la maison de nostalgie douloureuse et du deuil inachevé. Des scènes de comédie, en grande partie, dévolues au jeu éblouissant et déluré de l'oncle Manuel Plata Lopez, qui jouant de sa mauvaise santé dépeint un portrait touchant de douceur et de l'emprise d'un passé trop délicat, pour que la mémoire puisse le digérer sans heurt. Quand le père évoque la possibilité de vendre la maison, il ne conçoit pas une vie en dehors de sa carapace, qui porte le legs de sa famille qui, il fut un temps, connut là réellement l'allégresse.
Manuel Plata Lopez étant l'oncle réel de Ruben Imaz Castro, ce dernier confiait au sortir du film l'avoir laissé adapter ses dialogues en fonction des scènes et des émotions filtrées par son rôle.
Au cœur de cette somnolence d'effusion exprimée, une lettre curieuse occupera l'esprit de plusieurs protagonistes, occupés à se dissimuler au mieux toute tristesse potentielle, et remplira l'office d'intruse dans une journée qui se devait d'être la plus simple pour ne pas ajouter à la détresse du souvenir. Mais rien ne se déroule comme ils le désirent, et on assiste à leur effondrement individuel que nul ne semble comprendre. La mise en scène cloisonnant les pièces et les mouvements continus de la caméra ajoute au pénible spectacle de leurs solitudes qu'ils s'explosent au visage, incapable de supporter les difficultés du quotidien sous le profil de l'absente qui siège au salon.
La narration laisse un goût étrange de nihilisme tragique, comment pensent-ils ainsi se mettre en quarantaine les uns des autres, en se heurtant sans cesse ? La réponse réside dans l'habitacle, la coquille de la maisonnée, que l'on ne peut quitter en dépit de son idéal mourrant ; et que seule la sœur esquive au maximum, dépassée par ce cadre de tourmente nombriliste. En effet, chacun souffre pour lui, fuit le conflit, et jamais ne tâche d'élever la langueur, pour que ne subsiste au final que l'engourdissement de la cicatrice, comme un amputé sent le flou qui le ravit.
Une des clefs siège dans le spectre du film documentaire épousant nombre de scènes, que les raccords, les plans et la torpeur ambiante attisent. La vraie joie de vivre est si facile d'accès ; la sœur l'illustre par ses velléités modestes d'avenir avec son copain, si la sérénité doit se payer, elle est alors d'une autre espèce, et l'on ne fait que se mentir, comme lorsque le frère se maquille les yeux et reste prostré, élimé par ses souhaits et sans doute son inaptitude à soulager ceux qui lui sont chers.
La carapace de la tortue représente le cachot où la réminiscence vit en vase clôt, dans chaque pièce se rejoue un état de conscience passé qui galvanise et achève, puisque le reconnaissant comme passé à jamais révolu. Il n'y a ni conservation ni évocation du souvenir, mais fixation, et sa reconnaissance s'incarne dans le foyer familial.
Il n'y a pas matière à discourir de la qualité visuelle du film : s'attarder sur les défauts techniques, que le budget et les difficultés de post production ont généré, déplacerait la qualité artistique de l'œuvre vers des raffinements obscènes de bobo en mal de critique qui se voudrait constructive, comme l'argument précité le soulignerait. De facto, le résultat est prometteur pour l'avenir du cinéma mexicain ; sans nous présenter une leçon de vie, Ruben Imaz Castro affiche la vie telle qu'elle est, il n'y a ni condescendance ni compassion glauque, juste la volonté de rendre compte du quotidien trivial d'une classe moyenne, tiraillée par son immaturité sociale et familiale, chacun apprend à vivre. L'essentiel n'est pas de vivre, mais de vivre bien, ensemble. Dans son étymologie latine, familia désigne l'ensemble des esclaves de la maison, et leur impossibilité à se responsabiliser dans une concorde qui ouvrirait un dialogue et une tendresse commune, le servage individuel provient du fait que personne ne s'attarde sur l'affranchissement des autres.

 

Stéphane Pihan, Juré du Pari de l'Avenir


 

 

  

 

 

 

 



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