En direct


Les Chats de Mirikitani 

Les Critiques du Jury du Pari de L'Avenir


 

Embruns du film : Les Chats de Mirikitani de Linda Hattendorf

"Les chats de Mirikitani" se présente comme un film qui pose l'art comme l'hymne de l'humanité. Nous ne sommes pas dans les documentaires consciencieux et arides qui s'attardent à écluser au plus vite la peau de chagrin des malheurs ambiants. Nous ne sommes pas dans un film qui se fabrique une démagogie frelatée ou recherche une reconnaissance spécifique pour une tragédie de l'Histoire. Nous ne sommes pas davantage dans la dénonciation de l'inégalité des chances à déclamer le vent en poupe que les classes sociales américaines actuelles pourraient soulever le cœur de Gandhi.
Le travail de mémoire, l'Histoire, l'art, le choix de paix, le parti pris pacifique réel de Jimmy Tsutomu Mirikitani, tout cela se doit d'être étudié dans un moule commun, ce mélange fait la spécifié de cette unité, et ce n'est que dans leurs relations que l'on peut appréhender ce qui se trame "dans son coup de pinceau à main levé", comme il le décrit sobrement.
Rappelons quelques éléments biographiques. Mirikitani naquit à Sacramento en 1920, à l'âge de trois ans ses parents l'emmenèrent au Japon où il résida jusqu'à ses 18 ans. Il regagna les Etats-Unis pour échapper à la politique de militarisation japonaise refusant de participer au drame de la guerre balbutiante. En 1941, Pearl Harbor décimé par les japonais poussa Roosevelt à adopter, en février 1942, the executive order n°9066, "autorisant l'établissement de zones militaires permettant l'exclusion de tout étranger susceptible d'être une menace". Mirikitani se retrouva séparé de sa famille et envoyé au camp de Tule Lake dans le Nord de la Californie, puis exploité dans une ferme de Seabrooks comme mesure d'assouplissement d'internement. Après sa libération en 1947, il exerça divers métiers, rencontra Pollock alors qu'il travaillait comme cuisinier dans un restaurant de East Hampton, des mésaventures, et le décès de son employeur le conduisirent à devenir sans domicile fixe.
Les chats ? Pourquoi les chats demanderez-vous légitimement ? Au camp de Tule Lake, un petit garçon ne cessait de le suivre lui réclamant des croquis de chats qu'il adorait, cet enfant mourut là-bas. Une colère présente mais réprimée, Mirikitani se mit à peindre, autant qu'il l'avait toujours désiré. Dans la rue, anonyme, quelques bons soins des riverains lui permirent de poser ses cartons sous des bâches et dormir au plus loin du vent, ou d'obtenir quelques ristournes sur le prix des boissons chaudes.
Lorsque Linda Hattendorf le rencontre, elle se prend d'affection pour l'artiste vagabond si débonnaire ; après les attentats du 11 septembre, le croisant dans les rues désertes toussant les fumées toxiques, elle le prie de venir habiter chez elle, le temps de lui dénicher un logement décent.
Une mauvaise langue viendrait sans peine tirer le couplet "petite maison dans la prairie" de cette histoire, vu l'extraordinaire retournement de situation qui s'opère. Faisons taire, de facto, cet indigent paresseux de ses hémisphères cérébraux, Mirikitani a toujours peint, enfant comme adulte ; son retour aux Etats-Unis avait l'étude de l'art pour motif, bien que le refus du service militaire précipita la donne sans doute. Il s'agit d'un homme courageux, ce n'est pourtant pas une leçon de vie, ni un témoignage larmoyant d'un individu prostituant tous ses hivers et printemps devant nous. Mirikitani semble traverser les jours sans se soucier du temps à venir, son pinceau a domestiqué le temps qui lui reste. La société fonctionne encore à l'araire, quand sa toile lui esquisse le soc de la charrue, car il creuse dans son sillage artistique les vestiges macabres d'un passé que les Etats-Unis ne reconnurent que durant la fin des années 80. L'holocauste d'Hiroshima où sa famille périt. Il se détourne des programmes d'informations tempêtant la chute du World Trade Center, soupirant que "c'est toujours la même histoire", il n'y a pas de naïveté dans sa volonté de paix, et il ne se fait point nombriliste de son triste destin consacrant des toiles à la souffrance américaine. L'ennemi n'est que la violence, quelle que soit son camp, quelle que soit sa forme.
L'atrocité des camps l'a, toutefois, évidemment meurtri, mais ce n'est pas un homme brisé. Il peste contre les Etats-Unis qui l'ont injustement interné et privé un temps de sa nationalité. Sur 10 Américains d'origine japonaise entrés à Tule Lake, 7 se sont privés eux-mêmes officiellement de leur nationalité sans motif valable, puisque cette perte les désavantageait, la duplicité étatique apparaît manifeste. La veille de la fermeture de Tule Lake, de nombreux prisonniers se suicidèrent, l'effroi de la solitude, l'habitude horrible du quotidien interné qui avait fini par les ruiner et les posséder, quand ce n'est le recours à la corde, il reste la gorgée de gazoline. "L'homme vide" ainsi finissait la plupart des internés, étouffés par le processus de déshumanisation orchestré par cet enfermement où l'on laisse vivre des hommes sans leur permettre d'exister. La cruauté, et l'on a envie d'ajouter l'inconscience pour ne point parler de démence, semble sans limites, c'est une nation qui enferme ses propres ressortissants, pour se prémunir d'une psychose, l'étranger était devenu le "danger" ? Pour paraphraser Pimo Levi dans son ouvrage, Si c'est un homme que je qualifierai d'intérêt humain : "comprendre, c'est presque justifier". Alors, oui, on se range aux petites colères de Mirikitani, on s'essouffle face à notre manque d'altruisme et de dévotion à aider l'autre, en le sachant dormir dans son carton et peindre dans le blizzard, chaque toile représentant "Castle rock moutain", la montagne cintrant Tule Lake, lieu de tous les fantômes du passé, du tombeau de ce petit garçon qui appréciait tant les chats, doit nous pousser non point à l'introspection, mais à l'expansion de nous-mêmes, c'est un message d'ouverture vers l'autre et se partager, "les gens meurent dans la rue" s'indigne-t-il critiquant la prétendue hégémonie américaine. Sa profonde aversion présente n'est que le reflet de son affection passée, il espérait beaucoup des Etats-Unis, qu'on lui laisse mûrir sa peinture au nom de la liberté des arts ainsi qu'il le signait dans de multiples lettres adressées au gouvernement durant les années cinquante.
Pourtant, sa philanthropie le rappelle toujours à l'ordre, et il finit par avouer qu'il « faut toujours faire confiance aux gens ». La commémoration finale en souvenir des victimes de Tule Lake le rend enfin serein, heureux d'avoir apprivoisé son passé, rendu visite aux fantômes qu'il a connus et qui n'ont jamais cessé de lui sourire.
La part de mysticisme et de spiritualité se garde de tout jugement. Il est intéressant, par ailleurs, d'observer combien la démarche de Mirikitani tient pour origine de l'œuvre d'art l'Histoire. La célèbre formule de Hegel tirée de ses Leçons sur l'esthétique, reprise par Heidegger, "l'art est pour nous une chose du passé", ouvre la double nécessité du caractère historique de l'art et de sa propre réflexion. La création artistique se mesure à l'expérience vécue, à la vie dont elle s'affirme l'expression. Une telle conception de l'art l'autodétruit, il n'est pas qu'un report radical de l'état psychologique d'un individu. A cet égard, Mirikitani présente un monde, et ce qui caractérise sa spécificité c'est de faire jaillir la vérité en nous, les couleurs nous émeuvent, l'Histoire nous étreint, il réalise la jointure entre l'Occident et l'Orient, mais aussi celle de rendre compte dans son travail individuel de l'universalité de l'Histoire.
Son art n'a pas les affects anémiés que l'on peut estimer retrouver dans nos musées, cimetières sous colonnes sans début ni fin, l'art y est dissout et ravalé au rang d'objet. Dans la simplicité de son rapport urbain, les cours qu'ils donnent dans différents foyers sociaux. La manière dont il s'expose, il nous met au plus près la véracité de son récit, et détourner le regard de celle-ci devient pénible. L'habitude de reprendre nos activités cloîtrées et égoïstes boitera un moment, mais ce film a des chances de laisser quelques séquelles, alors si vous n'avez peur de devenir infirme de votre seule particularité, allez voir et soutenez ce film.

 

Stéphane Pihan, Juré du Pari de l'Avenir


 

 

  

 

 

 

 



16 15 14 13 12 20 19 18 17 7 6 5 11 10 9 8 1 2 3 4 93 92