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Armin de Ognjen Sviličić

Les Critiques du Jury du Pari de L'Avenir

Un rêve qui s'achève, dans la dignité du silence

Armin c'est le récit d'un voyage intérieur borné par l'incertitude. Celui d' un père et d 'un fils unis par la misère et la guerre qui entreprennent un périple vers Zagreb, lieu chargé de belles promesses. Ils quittent à deux leur Bosnie tourmentée pour faire auditionner Armin, jeune homme absent qui se laisse convaincre de ses talents par la foi aveuglante de son père. Ils sont invités, parmi d'autres, à se présenter pour une entrevue avec l' équipe de tournage en recherche d' adolescents bosniaques pour appuyer le thème d'un film à ambition documentaire. Dans le bus qui les conduit vers cette unique terre promise, paradis improvisé, les regards se font discrets, curieux et craintifs. Ce voyage de quelques heures est aussi pour eux l'occasion de fuir pour un moment la cruauté d' un décor mangé par les larmes et la mort toujours en suspens, pourtant cette douleur installé ne s'impose jamais vulgairement, dans des mots blessés ou des gestes désespérés. Elle est assumée dignement dans ces coeurs ravagés, d' ou la nécessité de croire sans réserve à l'espoir qui se présente. L'espoir ici prend la forme d' une quête silencieuse vers un ailleurs, tout près mais encore inaccessible. Sous l' ambition enfouie du fils, on devine la difficulté de s'épanouir dans un paysage moderne qui l' accueille sans sentiments, qui le demande sans pour autant lui tendre les bras. D'où cette méfiance, omniprésente, qui se cache dans la pudeur du langage, la dureté du non-dit et la retenue du mouvement. Comme si la ville acceptait leur présence mais les prive du confort de la liberté. Ce paysage travaillé au béton et redessiné par l'occident dans lequel il refuse de s' imposer est pour eux le lieu de toutes les curiosités. Les rues s' offrent à eux, dans l' intimité rassurante de la nuit, comme un nouvel inconnu dont ils fantasment timidement mais ne boudent pas le charme inconnu. Toutefois un mur d'indifférence, inévitable, s'abat sur eux dès leur arrivée agitée. Deux Mondes s'affrontent alors poliment, la culpabilité maladroite du père et la condescendance déguisée des privilégiés. Pour s'échapper de ce conflit étroit et insurmontable, Ibro va fuir comme il peux. Il va d' abord vouloir satisfaire son fils dont on a tout privé. Au détour d' une rue encombrée, il va l' assommait affectueusement de propositions, le contraindre de choisir, dans une vitrine prometteuse, quelque chose, n' importe quoi qui le satisfasse même momentanément; pour une fois assouvir un fantasme illusoire, déraisonnable et inutile. Ce que le fils, enterré dans la dignité de son silence peine à comprendre. Acceptant sous des menaces affectives, et pour ne pas décevoir la générosité impulsive du père, une encyclopédie admirée furti vement dans un kiosque. Ce livre, ironiquement, devient pour ce garçon un rêve fragile mais tangible, l'imaginaire en guise de passeport vers la seule liberté possible quand on a rien, ou si peu. Un échappatoire illusoire et fantasque, mais bienvenu dans ce quotidien à l' agonie, condamné à l' oubli. C 'est là que se joue notamment le drame latent du film, qui dans le silence offre les raisons nécessaires, l'explication dissimulée d' une jeunesse qui n' a connu que la nécessité et voit déjà le bonheur dans un moindre mal. Quand nous voyons dans le contentement absolu et renouvelé de nos désirs le début d' un bien être. Le repos de l' âme n' a pas les mêmes exigences d' une frontière à l'autre, et ce constat vibrant se lit ici entre entre lignes. La poésie d'Armin c' est de la prose qui se tait, une beauté échappée du discours, une parole immobile, prisonnière du regard. Qui s'observe dans l' obscurité du silence et se perd si elle se dit, comme une ombre qui se cache. Ibro est un de ces père courage qui pour déjouer le destin avance ses dés, et pour tromper la fatalité se risque au ridicule, parfois au mépris. Si le regard d'autrui glisse sur lui comme un vent mauvais, c 'est qu'il ne veut pas voir ses espoirs agoniser, sans pudeur, dans une terre d' indifférence. Alors il insiste, quitte à oublier le reste, pour que soit entendue dans cette univers rigide le cri sourd de son fils. En fond apparaît alors un personnage caché, l'accordéon d'Armin. Objet de tous les fantasmes inassouvis l'instrument va entrer dans le film comme la voix intérieure du fils, une voix sans résonances qui trouve son échos dans la dévotion du père. Refusant obstinément l'échec inexpliqué de la première audition Ibro s'acharne, incompris et humilié, pour ne pas laisser mourir sans raisons les dernières illusions. Dan s l' intensité d' une séquence troublante de vérité, ou se joue la chance ultime et l'avenir inconsolé d' une famille, on regarde, raidis dans nos chaises accueillantes, Armin s' évanouir dans l' envolée de quelques notes résistantes. Tout s' effondre pour le père dans la mélodie inachevée, la patience et l' insistance, les espoirs se fanent et l' orgueil se fâche. Dans un regard accusateur, il crie désespérément à son fils de ne pas lâcher ce rêve qui prend forme, de ne pas ruiner ce présent ambitieux mais économe en perspectives. Reste que sans s' expliquer le présent décide autrement, comme un hasard injuste et tyrannique. Les heures qui suivent attendent son ressentiment. Ravagé par la ténacité de son désespoir, le père trouve dans l' alcool le remède éphémère à son chagrin. Arpentant taciturne la mélancolie nocturne des ruelles désertées, Ildo refuse la vérité , comme si elle venait trahir prétentieusement les ambitions des années, l'amour absent de la mère, sa confiance passionnée... Comme si soudain, l' hôtel flatteur et ténébreux, les promesses contenues, tout ce décor charmeur n' était qu' un mensonge répété, perdu sous des parures généreuses, un salut égoiste, un rêve qui s'échappe, triste et insolent... Le public réservé, qui semblait insatisfait, convoque à nouveau le musicien tourmenté. Dans ce traumatisme imprévu et significatif, naît paradoxalement l' attention de l'autre, un intérêt vicieux et froissant qui prend la souffrance sans lui demander ses droits. Une ouverture facile, faussement humaniste qui ne se négocie pas au contrat et aux faux sentiments. Quand alors la reconnaissance s'invite inattendue, au moment de partir, elle se fait gentiment raccompagner. Dans la fierté d' un refus, une proposition qui voulait sans le dire violer la violence indicible d' une guerre et la peine incurable d' une famille, on constate l' intégrité d'un choix; qui n' offre pas sa tragédie pour satisfaire la curiosité obstinée du monde et des caméras. Avant que l' image ne disparaisse sans faire de bruit, on se souvient de ce moment hésitant où Armin face à l'objectif ne parvient pas, sans des efforts compréhensibles, à forcer le sourire, provoquer Dans cette impossibilité de composer, de répondre à l' émotion sans qu'elle ne soit là, on trouve le début d' une réponse. L'esquisse d' un problème qui se comprend dans une réflexion sur l' impunité de l' artiste et la douleur contenue de l' observé. Armin c' est enfin la dignité humaine qui se saisit dans l' inavoué des choses et de la vie, la sincérité brute et univoque du sentiment qui ne se perd plus dans la rhétorique ou des démonstrations grossières et confuses. Un amour qui prosp_ 8fre dans la pénombre et se déclare sans que se brise le silence, comme si le discours manquait d'assurance, et de conviction peut être. Tout transparaît, vierge, dans la justesse d' un mot qui ne se libère que s'il le faut, de larmes pudiques qui ne s' imposent jamais sans raisons, de gestes sans outrance familière, d' un mensonge qui renferme un aveu innocent. Face à l' oubli annoncé que leur propose un présent déjà condamné, un père a voulu sauvé de ce décor funeste le rêve de son fils, même si à terme ils ont renoncer à le voir exister, pour ne pas qu' il se perdre entre les mains d' un inconnu, un maladroit.

Armin pose les jalons d'une voix qui commence timidement à se faire entendre depuis une décennie. Le traitement de l'information et la légitimité de celle-ci, le sens des affaires prend le pas sur le sens moral, puisque nécessité ne fait pas loi, mais le mal, il n'y a aucun bien-fondé à vivre sous son empire. La parole de l'autre est la première exigence démocratique. Enoncer une telle lapalissade pousse à dérider ses zygomatiques, la question est davantage dans quelle mesure celle-ci a-t-elle les moyens de s'exprimer ?

Armin témoigne du funeste de la guerre et des retombées que nos organismes de statistiques ne connaissent point, puisque si formatés sur la donnée factuelle. On étudie le moral des français, on n'étudie point le bonheur de ces derniers ; et constater combien une coupe du monde peut influencer la félicité d'un peuple devrait ternir toute opiniâtreté de réussite politique. Cela fait combien d'années que le conflit a éclaté aux Balkans, pour beaucoup nous sommes dans une documentation fiction des plus nébuleuses, je suis très circonspect sur la nature réelle des connaissances communes en la matière. Il n'y a pas concurrence des mémoires, mais rabattage des mémoires, l'information se plie aux lois de la mode, et peut être faut-il s'avouer que le sensationnel est une composante de l'Histoire que nous nous offrons. Ce réalisateur, sous l'impulsion de son actrice, n'en demeure pas moins d es plus intéressé à reproduire la misère psychique d'Armin sous ses projecteurs, le malheur a de l'avenir, on l'estampe en film. La donnée pécuniaire n'est d'ailleurs pas un problème, une anecdote réitérant le profit lucratif que la possibilité de suivre les expériences d'individus marqués par l'horreur de la guerre promet. Et même singer leur tourment, « des expériences », quel terme très cinématographique, sous couvert d'un effluve scientifique qui se voudrait éluder le caractère arriviste de la transaction. Nous assistons à l'échange contractuel avec des pourparlers dont l'opulence industrielle se croit tout à sa portée. Avec de l'argent je peux tout acheter. Le lieu commun voudrait assigner les sentiments humains bien au-delà des presses à billets, mais la manufacture de l'infâme existe bel et bien, et la société occidentale est responsable de la médiatisation de conflits dont la seule attitude louable d'informer n'explique pas la mise en scène, l'usine et la surproduction. Dans une entreprise, on peut se permettre une erreur humaine, lorsque l'on parle de l'Histoire et des hommes, le souci de vérité objective devrait primer sans passer par la case débat ou négociation. Avant même d'expliquer correctement son projet le réalisateur laisse son assistante acheter les droits d'exploitations de leurs vies, on commercialise les larmes, le sang; le désespoir et la douleur ne conduisent pas à l'indignité comme l'on fait toujours croire que chaque homme se battrait pour sa part de gâteau ou de célébrité.
L'opportunité n'est pas l'opportunisme et il faut se défier de la salissure informe des copeaux de rêve avorté ; Armin est humilié par l'échec, sa pudeur l'emmitoufle, il se sent coupable pour son père et s'enlise dans un regret nappé d'innocence, les stigmates de la guerre ne sont point calculables. Nous sommes à mille lieues de chiffrer ou d'imaginer le nombre de victimes du conflit des Balkans, ni même de manière très prosaïque ce qui se trame dans la tête d'Ibro et Armin lorsqu'ils traversent la récente frontière pour se rendre à Zagreb, les heurts ne sont pas contemplatifs. Ibro est un personnage irritant, être touchant n'enlève pas matière à la réflexion. Mais sa gaucherie au lieu de ruiner son paternalisme et ses ambitions pour son fils nous révèle combien il est loin de ce monde, combien les préjugés sont pléthore et ne s'inscrivent que dans la surf ace des choses ; Ibro a une idée très précise de la dorure de ce milieu, et de la manière non de gratter, mais d'entretenir l'illusion de rapports qui puissent le rendre contagieux. Devenir l'un des leurs pour s'en faire reconnaître, mais sa maladresse est si sincère et si désintéressée que l'on ne peut que souffrir pour lui, de la méchanceté et la mauvaise foi où prospère chaque dialogue. Ils se gaussent de ses manières, sourds à sa démarche humaine. On pouvait croire un moment que l'appât du gain le pousse à invectiver et apostropher Armin pour qu'ils ne baissent jamais les bras. Au final, le bonheur de son fils s'avère son unique inquiétude. Il sait pertinemment que celui-ci existe les conséquences psychosomatiques d'un conflit qui les dépasse tous les deux, qu'il n'arrivera sans doute jamais à trouver un remède à son mal, et que tout conservera un statut au goût amer de palliatif, un peu comme souffler sur les lueurs dessine une autre lumière mais jamais celle recherchée. Toute l'âme du film siège dans le refus. Ibro nous manifeste une grande leçon d'humanité, que l'apparat du monde audiovisuel semble avoir laissé de côté au profit de velléités où seul leur intérêt se décline en aval. Son amour pour Armin se trouve incompatible avec la simple possibilité d'envisager le vendre au plus offrant, de le laisser se désagréger de sa peine, quel que soit les retombées positives sur le plan professionnel, il ne subsisterait rien de lui. Ibro est un homme digne. Tant de gens ne situent leur honneur que dans l'attente d'en pouvoir spéculer contre les honneurs, c'est tellement mielleux un principe, on peut toujours le solder pour une opportunité. La dignité consiste à « se mériter pour ce que nous sommes », son mouvement nous institue en tant qu'être. Dans le marasme de sa pauvreté que le prix de la chambre, le voyage en car et ses manières jugées rustres transparaissent ; la valeur de son choix caractérise sa noblesse, il n'a pas l'amour-propre comme moyen mais comme fin. Il faut distinguer les choses qui ont un prix et peuvent être remplacées par un équivalent et les personnes qui résident dans des sphères où le prix n'a pas lieu d'être, celles-là sans équivalent, peuvent seules être qualifiées de dignes. Le réalisateur ou plutôt l'acquéreur essaie de ramener Armin à une chose, estimant sa valeur relative, même modulable, quel est ton prix que je me serve de toi : que je puisse dire à tout le monde ce que tu es. Il faut se battre pour sa dignité dans l'adversité et refuser l'opprobre même dans les promesses d'éden les plus subtiles. La lutte importe plus que la victoire. L'étymologie latine du respect nous enseigne qu'il s'agit en premier lieu de considérer, en second lieu de l'action de regarder en arrière ; chaque homme est créateur d'une législation éthique personnelle, et il doit donc apprécier son prochain et les règles qu'il se constitue, avec le même égard qu'il en a pour lui. Ainsi, nous avons la démonstration en puissance du mépris abominable dont le réalisateur et son équipe font preuve envers Ibro et son fils, ne pouvant même pas envisager un rapport humain avec eux. Ognjen Svilicic ne jette pas un pavé dans la mare, mais notre propre regard qui vient de facto nous éclabousser de sa laideur, car nous affichons ce comportement ignominieux dans notre rapport aux autres cultures, et la relation que nous avons à l'Histoire de l'autre devrait être plus sincère, moins tamisée dans un moule informatif commun au business cinématographique qui n'a que faire de la finalité humai ne. Lorsque Hobbes déclare dans son Léviathan « La valeur ou l'importance d'un homme, c'est comme pour tout autre objet, son prix, c'est-à-dire ce qu'on donnerait pour disposer de son pouvoir », nous appliquons cette méthode comme une jurisprudence de contrôle et de précaution sur nos semblables. Il est plus agréable de se figurer tout pouvoir et se croire bon à juger de tout. Il est plus agréable de distiller son discours torpide dans la masse, on n'entend pas sa bêtise quand l'écho la réverbère de tous côtés. Dans un siècle qui se veut une voix de concorde, avec l'Europe qui prend racine doucement, apprendre à respecter l'homme et sa culture apparaît comme le premier fondement pour établir des liens de fraternité qui dépasse le cadre du papier et soit une éducation normalisée d'un quotidien où chacun saura ce que l'autre représente. La Croatie est un grand pays qui tout a u long de son Histoire fut nourrie des grandes cultures qui l'entourent ; depuis 1990 la Croatie est une démocratie parlementaire, candidate à l'OTAN, elle a obtenu en 2004 le statut de candidat à l'Union Européenne et lors du sommet à Ouagadougou de la même année obtenu le statut d'observateur au sein de l'organisation internationale de la francophonie. Si nous pouvions changer nos coups d'œil envers les autres nations pour un véritable discernement, une véritable attention ; alors allons-y frottons nos yeux, c'est toute l'humanité qui souffre de ce mensonge entretenu, et il y aura l'horreur assurée de compter crescendo, des enfants qui comme Armin ne sauront plus ce qu'est le sourire.

Nicolas Dutent - Stéphane Pihan


 



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