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Pêche sportive d'Adrian Sitaru
Les Critiques du Jury du Pari de L'Avenir
Les premières images peignent avec ambiguïté le départ d'un couple pour un pique-nique intime. Intimité étrange qui oscille entre la satisfaction d'un futur moment de détente et la tension palpable de retrouvailles gênantes. Un homme, une femme, enfermés dans une voiture. Une succession de désaccords à propos de chaque menue situation rencontrée sur la route, une impossibilité à parler le même langage malgré l'amour que se portent visiblement ce couple (adultérin?). Ainsi débute Pêche Sportive, le premier long métrage du roumain Adrian Sitaru. Le surgissement d'une crise entre deux êtres favorisée par leur confinement dans un espace clos, à l'occasion d'une échappée loin de la routine quotidienne.
Dès les premiers plans, nous sommes plongés dans un monde qui n'appartient qu'à Pêche sportive. Le recours systématique à la caméra subjective empêche le spectateur de prendre du recul, l'intégrant par là-même au coeur de ce que vivent les personnages, dans un huis-clos qui ne cessera jamais. C'est aussi l'inscription roumaine, périphérique mais non point présente, qui nous plonge dans un univers singulier. Complètement mobilisée par sa conversation avec Mihai, la conductrice, Sweetie, renverse par accident une prostituée (Ana). Alors que le couple s'apprête à se débarrasser du corps inerte de cette dernière, elle reprend connaissance et partage avec lui la journée qu'il comptait vivre seul. Après l'enfermement claustrophobe, les personnages se retrouvent au grand air, confrontés à la présence d'un tiers inconnu. Tiers qui n'est pas sans rappeler le double fantomatique, l'absent-présent qui est témoin et miroir des propres ambiguïtés des protagonistes. On se demande de quelle façon Ana va modifier la relation du couple. Leur servira t-elle de médiateur, permettant à l'un et à l'autre de communiquer par paroles rapportées ? Y aura t-il relation charnelle entre elle et Mihai, suscitant la jalousie de Sweetie qui prendra alors conscience de son attachement à lui ? La naïveté apparente d'Ana, qui répète à quel point le couple a de la chance d'être ensemble, les invitera t-elle à faire fi de tout ce qu'ils mettent d'obstacles à leur harmonie ? Ana la prostituée est par ailleurs un vecteur de doute pour le spectateur: les indices se succèdent et ne se ressemblent pas tant et si bien que pendant la première moitié du film on ne sait si le couple est légitime ou non... jusqu'à la révélation de Sweetie qui avoue à Ana que Mihai est son amant. Si le film échappe à la caricature, c'est que ce qui se joue autour du lac va effleurer toutes ces possibilités sans que le spectateur puisse dépasser l'ambiguïté des motivations des personnages. La mobilité incessante de la caméra, qui nous fait adopter le point de vue de l'un puis de l'autre, renforce notre activité, nos regards et questionnements ne connaissant aucun moment de répit. La caméra subjectif qui se promène dans leurs yeux joue aussi avec le huis-clos. L'espace vaste autour du lac se transforme ainsi en microcosme fantasmagorique conduisant à une question: est-ce une songe? Et comme les songes ne sont rien que des songes, ils trouvent leur réalité dans un inconscient somme toute bien peu explicite. C'est ici surtout par les dialogues que les personnages se donnent, leurs visages n'étant montrés que trop brièvement pour que nous puissions vraiment y déceler d'indices d'expressivité (le va-et-vient entre l'image sans cesse changeante et les sous titres rendent ainsi la lecture du film assez difficile et d'autant plus active). S'il y a conclusion, si comme ailleurs le couple parvient, après et grâce à la crise, à se retrouver, le spectateur n'en met pas moins un certain temps à retrouver ses esprits, restant bien après le générique dans les interrogations qu'a suscitées le film. Pêche sportive... où les relations amoureuses comme un sport de patience....
Marion Pasquier et Géraldine Pioud
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