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Pêche sportive d'Adrian Sitaru
Les Critiques du Jury du Pari de L'Avenir
L'attraction et le charme composent le cabaret, débit de boisson, petit établissement de spectacle et danse ; source de sanglots et de balivernes, tout ce qui relève de l'intime attise également la communication frivole. Tant d'individus s'échinent à paraître profonds pour paraître abstraits ; ce qui est tout, est rien par nécessité. Un couple qui se mure dans ses problèmes après un accident tragique devra s'organiser une abondante houlette des galéjades probables, admettons même certaines. Sur cette scène des plus pittoresques au bord d'un lac, Pêche sportive nous plonge au plus près de la misère des conjoints, les protagonistes s'exposent, se mettent en joug, et ratent leur pirouette sous la direction d'un chef d'orchestre qui étreint leurs mensonges pour lieu de baguette. Adrian Sitaru, cinéaste roumain, signe avec Pêche sportive une première œuvre acerbe et touchante, un brin de sarcasme dans une envie de redonner des lettres de noblesses au couple, s'aimer c'est d'abord se travailler et se résister. Un week-end marqué par la routine et ses discussions habituelles, Mihai et Sweetie se préparent pour un après midi de pêche, le besoin de se ressourcer après une semaine de pénible labeur où des désaccords entre eux persistent au sujet de leur activité commune dans l'éducation. Pris dans le tonitruant d'une prise de bec, Sweetie conduisant renverse par inadvertance une prostituée. Mihai, comme elle, semble dépassée par la situation : concluant sur son décès, ils optent pour une balade en forêt, ne cessant de s'énerver et de se désolidariser à chaque solution proposée. Le cas de conscience n'est pas le propos du film, mais davantage la fuite de la réalité et la manière dont un couple peut se relever de sa médiocrité et désensabler ses plus viles chimères. Tous deux vivent le fantasme de l'illusion de la saveur, englués dans l'incapacité de se séparer, inertes et d'une oisiveté insultant leur sentiment, ils s'acharnent à défendre l'apparence de la normalité comme s'entretient la reliure d'un livre que l'on n'ose point ouvrir. Quand on ne ressemble point à autrui, on ne plaît à personne et on se déprécie. L'exploration intellectuelle de nos paniques nous altère successivement en acteurs ahuris ou spectateurs désinvoltes. On affronte davantage ses propres peurs qu'une situation conflictuelle et lourde d'engagement émotionnel. L'amour est le terme vide par excellence, le plus vain de tous, et l'on ne peut donc s'en passer, puisque nous le comblons avec n'importe quoi. Il est inhérent à cet artifice du langage qui façonne l'activité de notre conscience tournée vers un avenir au totem du meilleur. Tout le monde veut s'améliorer mais personne n'est capable de changer, l'amélioration implique la transformation, et personne ne veut devenir autre. L'amour dans son vide devrait être tout, sauf cette conversion proclamée de l'autre. On veut jouer la pièce amoureuse, et c'est toujours trop tard que l'on s'aperçoit que la mise en scène a changé, et qu'il faut se produire au service d'un autre drame. Or, lorsque la prostituée, dont le prénom restant double et que j'appellerai alors Scapin ici par affinité de caractère, se relève dans la forêt et mime l'amnésie, s'interroge sur sa forfaiture et la réalité de l'accident, Mihai et Sweetie sont bouleversés car ils n'ont aucune échappatoire sauf la mystification. Au moins étendu, le souci était plus facilement appréhendable. Mais Scapin s'amuse de sa vaste comédie et les interroge avec sagacité l'un après l'autre, ébranlant les certitudes et révélant les paranoïas, misant sur la duplicité et les failles les plus classiques des couples modernes, elle s'engouffre toujours avec justesse dans la tartuferie ambiante. Elle comprend sans peine que ses commotions proviennent du choc avec la voiture, contrairement à la première version de Mihai qui prétendait l'avoir trouvé sur le bas côté inconsciente. Elle l'oblige à lui caresser la poitrine, lui réclame même de faire l'amour en échange de son silence sur le comportement de Sweetie. Il refuse, prétextant aimer sa femme, mais sa conviction de prime abord fragile gagne en fondement avec les heures. Il semblerait que Scapin veuille tester l'inclination de Mihai pour sa femme, la qualité de son affection, comme une épreuve du feu. Sweetie moins perspicace et empathique que son mari se laisse berner par les questions oratoires de Scapin, et nous apprenons ainsi deux choses, elle vérifie l'information qui avait scandalisé Mihai, ils ne font plus la bête à deux dos depuis longtemps, et surtout « Duck », l'amant supposé, existe bel et bien. La charmante Sweetie se livre à l'infidélité avec une connaissance de Mihai. Scapin pour récompense de son mutisme réclame alors le privilège de lui administrer des caresses intimes. Cette dernière obtempère, et semble y prendre un plaisir malicieux et dérangeant vu la situation. Mihai étant installé, sa canne à pêché empoignée, une trentaine de mètres plus loin. Après de multiples heurts et l'éclatement des mensonges, le couple va s'accepter dans l'adversité, et tous deux vont reconnaître leur responsabilité désirant s'aimer davantage. L'amour nous est présenté comme une saleté, et doit donc rester sur le carreau. Un état de santé pernicieux où l'on enregistre les variations du mercure comme un tressaillement de passion rendue hémophile par le jeu du temps, comme la porte d'un meuble que l'on ne referme plus et qui travaille sa lente déformation. Il fait doux, humide, sec ou moisi, on ressent une pesanteur atroce psalmodier l'effort de croire, que les larmes déchirent. Nous ne sommes jamais libres, l'amour n'aiguise notre sensibilité que pour nous rendre esclaves et dépendant de cette plénitude cintrée par le manque. Nous agissons au gré de son sirocco, comme une manche à air, toujours à l'affût de sa main, toujours à guetter son ombre disparaître au soleil d'un autre, à calculer les asymptotes de ses investissements. Cela vaut-il encore le coup ? Ce pouvoir de souffrir que j'emprunte à mon ego pour le léguer sans garantie à un être choisi, cette histoire est si funèbre, toujours fatale pour l'un des deux engagés. Toujours un qui s'effondre voulant relever l'autre. Toujours un qui aime plus que l'autre. Le signe égal n'existe pas, il s'agit d'une inéquation dont l'inconnu n'est que le temps qui reste. Si nos deux amoureux se retrouvent au terme de cet après midi torturé, on peut s'imaginer que tout ira pour le mieux maintenant que de lourds secrets se sont écroulés, toutefois, cette posture candide méprendrait le propos du film, il s'agit plutôt d'un élément difficile du parcours. Rien n'est jamais acquis. Et le combat pour ce rester ensemble n'a jamais de trêve. On ne connaît le grand amour que lorsqu'il meurt, et la finalité de celui-ci s'affirme peut être dans sa perte. Comme un point d'orgue est bien vu sous les sourires, on se mord les joues pour se l'optimiser. Tout se retouche.
Stéphane Pihan
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