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Mukhsin
de Yasmin Ahmad

Les Critiques du Jury du Pari de L'Avenir

 

Travaillant depuis de nombreuses années pour la publicité, la malaisienne Yasmin Ahmad a réalisé depuis 2002 quatre longs métrages dont trois, Chinese Eyes, Anxiety et Mukhsin forment une trilogie, largement inspirée du vécu de la cinéaste et ancrée dans la réalité de son pays. Dans ces trois films la cinéaste retrouve le même personnage féminin, Orked, qu'elle regarde grandir. Le film présenté en compétition, Mukhsin, évoque un été de l'enfance d'Orked.
Ce personnage charismatique, que sa détermination éloigne de l'image traditionnelle de la femme malaisienne soumise, est au centre de l'attention. Une large place est cependant aussi faite à d'autres, notamment à sa famille : sa mère lettrée, à l'esprit ouvert et plus imprégné des moeurs occidentales que des coutumes musulmanes, son père, qui refuse lui aussi la hiérarchie homme-femme, est regardé ironiquement par ses voisins lorsqu'il fait la cuisine ou passe le balai, la grand mère enfin, complice attachante de ce couple en marge des traditions rigides.
Si dans la trilogie on retrouve cette famille et le contraste entre modernité et archaïsme, ici c'est aussi la rencontre d'Orked avec Mukhsin, un jeune garçon de son âge, que le film nous montre. Dans les derniers plans, la voix off d'Orked adulte nous dit comment Mukhsin, qu'elle n'a jamais revu après cet été, est resté omniprésent dans sa vie. Pourtant, la mise en scène ne souligne jamais avec insistance le caractère fondamental de cette rencontre. Le film ne présente en effet aucun événement notable mais fonctionne par juxtaposition de moments quelconques, à la fois ancrés dans la réalité malaisienne (prier, tresser des paniers d'osiers...) et dotés d'universalité et d'intemporalité. Si certains instants sont prégnants, cela est dû à ce qui se dégage des acteurs. C'est surtout leur justesse et leur sincérité qui touchent et donnent au spectateur l'impression de se trouver au coeur de la famille, de vivre avec elle. Leur forte présence à l'écran permet à leurs émotions de franchir la rampe, et à les voir rire avec tant de naturel nous nous surprenons à sourire aussi, comme intégrés à ce qu'ils sont en train de vivre.
C'est aussi la cinéaste qui apparaît à ce point proche de ses personnages qu'elle participe à la première personne aux situations qu'elle filme. A l'image de l'affection que tous ils se portent, la tendresse de Yasmin Ahmad envers eux est souvent sensible et renforce la douceur relationnelle qui émane de sa fiction. Derrière et devant la caméra, c'est l'amour entre les êtres et la confiance en la vie qui sont le plus prégnants. Jamais les relations entre Orked et ses parents ne sont hostiles : à la rigidité imposée par la religion musulmane la mère préfère la complicité sereine et la légèreté, de la même façon que la cinéaste fait respirer son film (notamment dans certaines scènes gracieuses où les personnages sont contemplés comme en apesanteur, à l'occasion d'une ballade à vélo, d'une danse sous la pluie...).
La nature, véritable protagoniste du film, participe aussi à ce climat de confiance, les personnages s'y fondant harmonieusement, la cinéaste révélant la beauté de ses couleurs et de la lumière. La simplicité de cette famille pour laquelle rien ne semble poser problème et qui traite tout avec humour (pour le père par exemple, être régulièrement saisi de ses canapés pour éponger ses dettes constitue une aubaine, cela lui permettant de renouveler son mobilier) a cependant pour contrepoint une certaine gravité, véhiculée par d'autres personnages, lorsque l'on voit la souffrance d'une voisine que son époux quitte pour une autre femme, celle du frère de Mukhsin cherchant désespérément sa mère biologique...
La dynamique de ce film naît ainsi à la fois de la forte présence des acteurs, de leur spontanéité et leur énergie, renforcée par l'omniprésence du hors-champ qui suggère toujours une vie débordante, et des diverses tonalités des scènes, alternativement contemplatives, drôles, émouvantes, gracieuses, mélancoliques... Ce qui frappe surtout est la contagion, le partage entre les personnages, entre la cinéaste et eux et le spectateur et eux, de cette même vitalité joyeuse et de cette confiance en le réel, dont il ne s'agit pas d'occulter les difficultés mais d'apprendre à les appréhender avec légèreté. Le dernier plan, making off où l'on voit l'équipe du film rejoindre dans l'euphorie les parents devenus vieux autour d'un piano, confirme cette harmonie entre les êtres, et dote le film d'une dimension universelle qui transcende son ancrage malaisien.

Marion Pasquier

 

 

  

 

 

 

 



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