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Potosi, le temps du voyage

Les Critiques du Jury du Pari de L'Avenir

 

En 1999, le réalisateur israélien Ron Havilio et sa femme, Jacqueline entraînent leurs trois filles sur les routes d'un voyage en Amérique du Sud qu'ils avaient vécu comme une initiation en 1970. Parti avec 80 bobine de super 16, aidé de la voix et du parfait castillan de sa femme pour interviewer les habitants, de sa plus jeune fille, Nomi, 19 ans, pour la prise de son, et de sa fille du milieu, Yaël, 21 ans, pour la photographie, Ron Havilio propose un documentaire à la fois intimiste et universel de plus de 4 heures.

Débarquée de Jérusalem à Buenos Aires où vit la mère de Jacqueline, une survivante de la Shoah, la famille prend la route qu'avaient empruntée trente ans auparavant le tout jeune couple des parents. Cette route est longue et dangereuse parce qu'elle slalome en altitude à fleur de coteau. C'est aussi ce qui fait sa beauté. Ce chemin mène vers Cuzco, la capitale de l'empire Inca. Mais le véritable lieu de pèlerinage pour Ron et Jacqueline est la ville bolivienne de Potosi, ancien centre minier où l'on exploitait des ressources d'or et d'argent, bien souvent au prix du sacrifice de la santé ou de la vie des mineurs qui travaillaient dès l'âge de 8 ou 9 ans. Le choc social d'une très grande misère, alliée à une très grande force de vie, auquel s'ajoute l'effet de l'altitude. Potosi trône à plus de 3 000 mètres et c'est le coeur battant et le souffle court que la famille Havilio y réside, scindant même son séjour en deux pour mieux tenir le choc de cette formidable tension.
Superposant les superbes photos en noir et blanc qu'il avait prises sur cette même route en 1970, et celles de Yaël, à la parfaite image de son méticuleux super 16, puis aux voix captées par Nomi, et enfin à une musique qui évolue avec les paysages et les pays, Ron Havilio propose à son spectateur de très fort moments d'émotion. Les moments paroxysmiques de ce partage sont les portraits attentionnés des habitants, tels Ron les (sur)prend. Que ce soit avec son appareil photo des années 1970, ou avec sa caméra d'aujourd'hui, le réalisateur a un véritable talent pour cerner les profondeurs des personnalités en une image : un regard, une expression de connivence où une attitude corporelle lui suffisent pour entrouvrir la porte de tout un monde lointain. Et la réflexion que Ron Havilio propose sur la force et l'unicité de l'image est un grand cadeau, surtout à l'heure où les images nous cernent et nous saturent et où l'oeuvre du 7 e art semble condamné à la reproduction industrielle des mêmes clichés.
L'autre point d'orgue humain du documentaire est l'autopsie de la vie familiale qu'opère la caméra. Avec honnêteté, mais sans complaisance, la famille Havilio se filme elle-même entrain de voyager. Elle se réfléchit entrain de se retrouver aussi. Le voyage est un moyen pour le couple de faire un retour aux source de son amour (Tikkoun est le mouvement du retour sur soi en Hébreu). Quant aux filles, libres de partir à tout moment, parfois boudeuses comme Nomi, et souvent critiques, notamment de l'art du père, comme Yaël, elles découvrent un monde nouveau : non seulement l'argentine et la Bolivie, mais aussi ce territoire mythique qu'est la vie de leur parents avant leur conception. Le mouvement qu'effectue une famille « occidentale » comme les Havilios vers un monde catholique, coloré, pauvre et désertique, est aussi celui qui permet aux cinq voyageurs de mieux se connaître, et de prendre le temps de s'écouter penser.
En compétition dans le cadre du festival Paris cinéma, Potosi, le temps du voyage était aussi présenté cet été au festival de La Rochelle, dans la sélection « ici et ailleurs ».

Yaël Hirsch

 



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