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Doyle, entre les lignes
Les Critiques du Jury du Pari de L'Avenir
Christopher Doyle est un être agité qui se cherche, recherche, plus qu' il ne trouve de raisons aux choses. Cette quête est l' œuvre d' une vie, une manière d' être au monde. Une façon singulière aussi d' appréhender son art. Cet homme infatigable, qui a oublié de sortir de l'enfance, part comme un voyageur inconsolé à la découverte de l'instant et de l'expérience. Ce refus obstiné et parfois maladroit d'être autre chose qu' il n' est est un témoignage d'intégrité. Car sous le masque on devine la sensibilité de l'artiste et la tendresse de l'humaniste. Ce personnage en liberté, clownesque et bavard, qui veut tromper le ridicule, il l'a crée et s'y perd totalement, mais cette parure, cet habit de fortune ne l'empêche pas d'être authentique, présent dans le regard et généreux dans l'échange. L'essentiel ne se perd donc pas, si on peine à discerner la réalité, s'il faut déchiffrer les codes, dévoiler les non-dits, le discours s' efforce d'être vrai, se risquant au passage à la confusion et l'incompréhension ; de cette recherche idéale et incertaine naît pourtant le talent d' un homme, compulsif et passionné qui, s' il embrasse aujourd'hui un succès méritant, n'a pour autant jamais perdu son ambition première, rencontrer les peuples et les cultures. Quand à l'époque son métier de marin lui permettait à chaque expédition d'épouser l'inconnu, celui de chef opérateur le tient toujours, par l'intermédiaire d'un objectif ou d'une caméra, à l'affût de nouvelles rencontres humaines et artistiques en des lieux variés et pour bientôt familiers ; l'Inde, Hong Kong... il reste là où il trouve l'amour, tantôt dans les bras d' un femme, tantôt dans la pénombre soudaine au charme poétique d'un bar de nuit, d'une ruelle déserte ou dort la fatigue des ouvriers. Si bien qu'où qu'il aille, il est d'ici et d'ailleurs, trop proche ou trop loin des choses et des gens pour trouver une identité stable et acquise absolument, car elle hésite toujours entre ce qu'elle est, ce qu'on veut qu'elle soit et ce qu'elle voudrait être. Il explore son temps avec la curiosité et le goût de l'inexploré des grands génies, tout en reconnaissant que le hasard a posé son empreinte sur sa destinée, que ce qui a été aurait pu ne pas être. Le hasard a pourtant connu entre ses mains des heures de gloire, des moments imprévus et insaisissables qui n'ont pas voulu renoncer à l'existence. Une œuvre est née qui refusa l'oubli, sortant de son sommeil dogmatique dès que la possibilité fut offerte de prendre forme, de se matérialiser frénétiquement, en lumière et en image. Et cette réussite, heureuse et prospère, est un bonheur partagé, car dans le fouillis des mots et des gestes, dans la maladresse subtile des apparences, il ne faut pas oublier que le talent est là, toujours triomphant. Christopher Doyle c'est un rapport obsessionnel à l'idée, en laquelle il croit, aveuglément, dès qu'elle prend vie. La nécessité de croire en soi éperdument sans regarder derrière, ni sur les côtés, car se retourner c'est quelque part se trahir soi-même. Au risque de se s'égarer quelquefois, bien que rarement, mais ces erreurs sont aussi des imperfections dont a besoin l'artiste, pour grandir dans son art, nourrir ses projets et se déterminer aussi au gré des circonstances. Doyle est un prisonnier épanoui dans l'univers onirique et confortable de l'enfance, compagnon fidèle de l'imaginaire et ami du présent qui se libère par nécessité des chaînes du passé, sans pour autant se rire des souvenirs, au contraire... Il trouve partout la force d'être et le courage de vivre. Et de finir par comprendre entre les lignes cette phrase, lancée en prologue du très abouti Away with words: "Quand tout est faux, tout est embrouillé et je ne vois plus ce que les gens disent..." Mais là encore rien n'est figé, son cerveau est une zone mystérieuse, trop généreuse, où siègent plus d'interrogations que de réponses, des "pourquoi" en guise de certitudes. C'est dans ce "trop" qu' il s' est construit, et nous a séduit. Car sa vie se pense comme une suite ininterrompue et chaotique de propositions, et c'est là qu'il trouve l'occasion de s'affirmer, l'évidence et la raison d'être de tout ce qui est, paradoxalement. C'est l'originalité d'une démarche artistique et philosophique qui regarde vers l'extrême, l'absolu, mais reste fondamentalement maîtrisée. Comme si la complexité, sous les yeux de l'artiste, trouvait un nouveau terrain d'expression. Christopher Doyle est comme un chef d'orchestre fou qui se risque, confiant et imaginatif, et donne à une composition une liberté inespérée, une structure née du désordre, dans le chaos incessant et foisonnant des idées. Qui comprend mieux la question que le déterminisme des réponses.
Nicolas DUTENT
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