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Falkenberg Farewell de Jesper Ganslandt
Les Critiques du Jury du Pari de L'Avenir
Il doit être 23h, guère plus. Fin de projection, lumières de rigueur, échange d'impressions un rien protocolaire, comme toujours. A ma gauche, une charmante grand-mère peine visiblement à s'en remettre et ne cesse de m'adresser d'insistants regards attendris. Je ne peux m'empêcher de ponctuer ce douloureux moment d'un regrettable "C'était beau, n'est-ce pas ?". Question parfaitement inutile pour une réponse tout aussi superflue : grand maman confesse en avoir même oublié son menu du lendemain. Preuve est donc faite que Falkenberg Farewell offre, dans sa langueur nostalgique, aussi éphémère qu'éternelle, un puissant parfum d'universel : grand maman a versé sa larme, j'avoue en avoir fait autant.
Jesper Ganslandt est suédois. Autodidacte précisent certains. On s'en moque pas mal à vrai dire. Ganslandt est d'abord un cinéaste prometteur, et l'on ne peut que s'en réjouir. En ces temps de vaches maigres, le talent s'est fait bien trop rare à l'écran pour que nous manquions de célébrer la naissance apaisée d'un auteur.
Passons rapidement sur l'histoire : la fin d'un été à Falkenberg, station balnéaire suédoise aussi chiante que sclérosée, et les derniers jours de vacances de cinq amis d'enfance, inquiets quant à leur éventuel départ de ce trou vieillissant bien qu'attachant. "Je voulais capturer nos émotions, faire un film proche de nous, qui parle de nous" explique Ganslandt. Postulat relativement simple à l'image d'un film humble, nécessairement plus ambitieux qu'il n'y paraît. S'appuyant sur le naturel de John, David, Holger et Jörgen, ses amis dans le film comme dans la vie, Jesper filme la poésie de l'ennui, la vacuité des instants volés et l'innocente naïveté de ces grands adolescents englués dans le syndrome de Peter Pan. On pense parfois au Virgin Suicides de Coppola, certes. Au détour de quelques plans d'une beauté bouleversante plane également l'ombre écrasante du Last Days de Van Sant. Mais qu'importe car Ganslandt fait preuve d'une étonnante maturité quant à l'ingestion de ses nombreuses influences, et évite vaillamment les écueils du film d'auteur esthétisant masturbatoire.
"Je voulais capturer nos émotions, faire un film proche de nous, qui parle de nous", explique l'intéressé. Jonglant habilement entre les différents supports, du 35 mm au numérique, en passant par le Super 8, il s'offre le luxe de saisir avec justesse l'ambiguïté et les contradictions d'un propos dont il assume la simplicité et les failles. Porté par une musique délicate et minimaliste, omniprésente sans être outrancière, le film agrège avec un sens miraculeux de l'unité les antonymes : onirisme et prosaïsme, atonie et euphorie, éphémère et éternel se côtoient sans jamais s'annuler. Ganslandt procède à la manière d'un peintre expressionniste pour jeter sur l'écran l'indicible, le sensible ; et loin de corrompre son intention, touche ainsi au cœur de la cible : la représentation de la nostalgie. Douce et perverse, elle lui permet d'introduire une dimension tragique au récit. Icare des temps modernes, Holger s'est légèrement cramé les ailes sous la lumière surannée de Falkenberg, et digère assez mal la perspective du réveil. Ce sera, par conséquent, au deuil de venir frapper nos petits branleurs dans la seconde partie du film. Le propos se drape alors d'une agréable teinte de fatalisme : la révolte se verra vite absorbée par l'entrave des habitudes. Qu'on se rassure, le quotidien reste sauf. Holger, on s'en doutait, est à peu près mort pour rien. Le refrain n'a donc pas changé, mais il sonne juste pour une fois.
Jesper Ganslandt signe ici une œuvre profondément personnelle pour immanquablement taper dans la vérité de l'universel. A l'heure des conclusions, j'allègerai mon propos pour le moins maladroit et maniéré par quelques mots de Desproges : "La nostalgie, c'est comme les coups de soleil : ça fait pas mal pendant, ça fait mal le soir." Falkenberg Farewell aussi, ça fait mal le soir. Et ça fait très mal le lendemain.
Renaud Cambuzat
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