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Rencontre avec Rubén Imaz Castro

Les Critiques du Jury du Pari de L'Avenir

 

 

C'est au café du MK2 Bibliothèque qu'entre deux séances j'ai eu l'occasion de discuter avec Rubén Imaz Castro, le réalisateur de Famille Tortue, film de fin d'études récompensé au Cinéma en Construction à Toulouse et présenté à Paris Cinéma en compétition officielle. S'il est parfois intimidant d'échanger avec les réalisateurs, ici la jeunesse de Rubén et la disponibilité que suggère sa présence au café une bonne partie de la journée invitent à profiter de l'occasion. C'est en effet avec enthousiasme que le jeune homme répond à mes questions.
Rappelons-le, Famille Tortue ne nous raconte pas d'histoire mais enregistre les déambulations de quatre personnages enfermés dans la grande maison familiale et dans leur solitude, leurs corps et regards ne se croisant qu'épisodiquement. Rubén faisant partie de ces cinéastes qui adaptent leur film à ce que sont les acteurs (raison pour laquelle il a tourné chronologiquement), sont conscients que dès qu'il s'agit d'êtres humains il n'y a pas de règles fixes, c'est principalement de son travail avec les comédiens que nous avons parlé. Pour écrire son scénario, il m'explique avec une certaine émotion comment il a passé de longs mois à discuter avec Dagoberto Gama, l'acteur qui incarne le fils. C'est en évoquant tous deux leurs amis de jeunesse qu'ils ont créé le personnage, condensation des caractéristiques de personnes réelles. A l'inverse, le réalisateur n'a trouvé que bien après la création du rôle la comédienne qui interprète la soeur. Actrice et personnage ne s'en confondent pas moins, le vécu de la jeune femme correspondant à celui de son personnage (elle a ainsi été la véritable petite amie de son compagnon à l'écran et a également perdu sa mère).
Parce que la recherche de l'authenticité est loin d'aller de pair avec l'improvisation, Rubén évoque ensuite le délicat travail de direction d'acteurs. S'il a été un peu embarrassé lorsque je lui ai demandé si des auteurs l'inspiraient en particulier (il a cité, mais sans grande conviction, les frères Dardenne, Fassbinder et les cinéastes du Dogme), à plusieurs reprises il se réclame d'Elia Kazan. Comme les metteurs en scène de l'Actor Studio, il bannit les indications vagues et demande aux acteurs d'effectuer des gestes précis (ainsi du vieil oncle Manuel, qui ne cesse de fumer, de préparer à manger, de ranger...). Cela leur permet de se concentrer sur un acte, de ne pas trop penser à ce qu'ils doivent exprimer et leur évite ainsi de chercher à rejouer une même émotion. Pour Rubén, l'anniversaire de la mort de la mère n'est qu'un prétexte diégétique, son rôle étant d'aider les acteurs à ressentir la tristesse qui émane dans le film (lorsqu'ils ne parvenaient pas à exprimer cette tristesse il leur disait simplement : "pense que la mère est morte").
Notre conversation s'est parfois orientée sur d'autres données du film, sa complicité avec son chef opérateur, la particularité du tournage dans un seul lieu principal, les deux mois de montage... mais c'est toujours sur la place centrale des acteurs qu'il revenait. Un de ses impératifs est que rien ne fasse obstacle à leur libre évolution dans l'espace, raison pour laquelle il souhaite une équipe et un matériel réduits, pour laisser aux corps, éléments principaux d'expression dans ce film peu bavard, un vaste champ où évoluer.
Après trois quart d'heures de discussion je suis un peu gênée, me dis qu'il a peut-être d'autres gens plus importants à voir. Mais Rubén relance la conversation et se dit ravi d'échapper à la nuée de producteurs japonais, de parler de son travail et non de finances. Outre les informations qu'il m'a données sur sa façon de procéder, c'est surtout la confiance qu'il a en son travail que je retiens. Ça n'est pas sans fierté qu'il m'explique comment il est resté sourd aux avertissements de ses jeunes confrères réalisateurs, qui trouvaient son film trop aride pour conquérir les spectateurs, comment leurs films à eux, plus académiques, n'ont pas été reconnus comme vient de l'être Famille Tortue. S'il est un conseil que donne Rubén à tous ceux qui tentent penaudement de commencer à réaliser, c'est de suivre ses intuitions et se lancer dans l'expérience sans perdre de temps.
Au début de l'entretien j'étais une étudiante un peu intimidée par un réalisateur, mais au fur et à mesure j'ai davantage l'impression de discuter d'égal à égal avec quelqu'un de mon âge qui, tout en étant conscient de la carrière qui s'ouvre à lui, reste d'une grande modestie et sait rendre sa confiance communicative.


Marion Pasquier

 

 

 


 


 

 

 

  

 

 

 

 



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