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Petites réflexions sur une journée avec Christopher Doyle

Les Critiques du Jury du Pari de L'Avenir

 

Pour se conserver éveillé, il n'y a pas que la caféine ou les cofacteurs enzymatiques, le vertige, l'insomnie ou l'obsession de sa place ; la misère de la solitude y contribue en semblable mesure sinon plus efficacement : la terreur du lendemain ainsi qu'une éternité passée à hurler dans une langue que personne ne comprendra jamais. Les soucis pécuniaires, l'absence dans son lit, de même que les épouvantes métaphysiques excluent tout repos et tout abandon. Nous n'arrivons pas à exprimer notre manque d'appétit, alors on se complait dans une ivresse dont les soubresauts nous offrent parfois un morceau de l'azur que l'on sait enfin nommer.
Christopher Doyle est réalisateur, acteur, scénariste et célèbre directeur de photographie, d'origine australienne. Pour une biographie complète, procurez vous le fascicule de Paris Cinéma 2007 (page 63 pour les paresseux).
Personnage charismatique par excellence, son entrée fracassante improvise la dérision du signe de main classique d'Alain Delon, nominativement celui de son dernier passage à Cannes. Puis dans une nonchalance et une ingénuité qui tient de notre Pierre Richard national recevant son César d'honneur en 2006, il s'exclame : "euh je précise, pas encore mort".
Cinquante films, dont le plus célèbre demeure sans conteste : "In the Mood for Love" de Wong Kar-Wai. La question récurrente, pourquoi ne réalise t-il pas ses propres films ? Cela ne l'intéresse pas, le cinéma revêt plusieurs casquettes, et il se satisfait à satiété de la sienne.
Son film : "Away With Words" relate les tribulations d'un curieux ménage à trois, Asano atterrit à Hong Kong tâchant de se dérober au mieux de sa mémoire bouillonnante, il trouve refuge au "dive bar", établissement gay tenu par Kevin Sherlock ; ce choix délibéré comme nom de famille rappelle le personnage de roman policier dont Christopher partage le patronyme avec l'auteur, ce qui pose de facto la corrélation et son implication autobiographique dans l'histoire. Kevin est un ivrogne chronique dont les souvenirs cultivent l'imprécision. Il s'oriente avec une bière pour boussole et développe une addiction très prononcée au rapport humain. Asano vit dans le monde de ses souvenirs, il est possédé par le sens des mots, et par le mensonge que ces derniers véhiculent. Marqué par chaque remontrance de son enfance, il ne trouve le repos que sur le canapé bleu du "dive bar". Il se prend d'affection pour Susie qui officie dans le pub et qui passe le plus clair de son temps à ramener Kevin à bon port, entre ses évanouissements en pleine rue et ses multiples visites au commissariat. La relation s'intensifie entre les trois protagonistes, et le dialogue s'opère via la musique, la nourriture, les livres et bien entendu la bière.
Sans prendre le risque d'une interprétation trop abstraite, on peut affirmer que Kevin et Asano personnifient le moi de Christopher Doyle au sens de la seconde topique Freudienne. Asano expose le côté très homérique d'un Doyle Ulysse, qui peine à trouver le lieu où il sera enfin chez lui. L'errance et la rupture d'échange possible avec les autres. Kevin incarne la démesure du rythme de vie que suit Doyle, mais dans ces sommets de débauche Kevin médite toujours et s'interroge sur le monde et son rapport à lui-même. Nous avons donc Doyle au travail dans ses derniers retranchements lucides, l'esprit tout entier absorbé par un délire qui lui apporte paradoxalement les moyens d'être raisonnable. Asano ne se reconstruit pas, il fait le tour de lui-même et des pièces qu'il ne connaît que trop bien, mais toujours sous le même angle. Il doit se réessayer aux sensations passées, la douceur de la brise sur son corps ou le contact mirifique de s'enfoncer dans la mer. Susie n'est pas la balance entre les deux facettes, mais plutôt la main fraternelle de l'entourage de Doyle qui prévient ses chutes et se préoccupe de sa santé et son bonheur.
L'intérêt du film ne doit pas être recherché dans le scénario au péril de passer complètement à côté de l'œuvre de Doyle. L'important c'est la communication. Une vie pour se trouver soi-même, se connaître toujours sans y parvenir, mais il faut s'essayer à donner vie aux mots. Les gens ne font que se leurrer, ils ne se comprennent pas, tout est embrouillé. Le mot est signe, ce dernier image, et en dernier lieu lumière. Le film est traduit "Au bout des mots" dans sa retranscription française, saluons la finesse de cette approche. Il s'agit de se lancer en quête du sens.
La sonnette bruisse comme un chant d'oiseau, elle est déjà langage dans le film. Une complainte au sens évoluant à mesure que son timbre persiste. Un plan reproduit sa sonorité par une lumière s'intensifiant et disparaissant à mesure que la mélodie s'exprime puis se tait. Tant de gens mélangent la lumière avec l'éclairage, se complaisent dans l'artificiel et l'à peu près. Enfant, Asano s'interroge : pourquoi ne voit-on pas les mots ? Doyle explicite sa thèse, le mot est couleur. Et le bleu habite tout le film, la mer, la piscine, le ciel, les vêtements des protagonistes au commissariat, le sofa du bar ; si le mot a sa couleur, je peux l'appréhender, je peux dessiller le goût de la vie.
Il faut tout arrêter lorsque le sens nous échappe, Asano stoppait son réveil pour empêcher l'heure de l'école, il se réfugiait dans sa couverture comme s'enfuit un individu qui ne sait plus quoi dire, faute d'être compris. Plus tard employé dans un entreprise du bâtiment, il est submergé par le brouhaha des gens, il ne se sent pas perdu, juste déplacé, dérangé, et il déserte alors brûlant la politesse de toutes les responsabilités que l'on se crée à s'écouter discourir sur le nécessaire que le superflu a envahi, et l'on ne s'en accommode pas comme jadis les gens mettaient un ruban sur leur vieille perruque, non, on se le justifie par des mots que l'on ne comprend pas non plus.
Par leur relation, l'affection fleurissante, Asano parvient enfin à se démêler et confesse aimer la couleur des mots de Kevin. On le retrouve ensuite sur la plage où il s'échouait enfant, là où la mer embrasse le ciel "tranquille comme le mot bleu". La couleur, la clarté n'est qu'un jeu d'ombres et lumières dirait un photographe prosaïque, et ce ne serait pas à tort, si l'on a une relation active à cette fragile lueur, relation nécessaire pour s'exprimer et se comprendre soi même.
Le générique épuisé, Christopher Doyle répondant à diverses questions a soulevé un point fondamental dans son rapport esthétique et sensitif aux couleurs (donc à tout), chaque lieu est chargé d'émotions et renferme le monde d'un individu ; ce que le documentaire "In the Mood for Doyle" de Yves Montmayeur met en relief avec brio. Dans la photographie siège la charge émotionnelle imprévisible, que le photographe ou le modèle ne peuvent pas complètement épouser. Une ride insolite parcourant la glabelle, la déclaration d'une épaule ou d'une paume, un froissement de vêtement peut émerger parce qu'ils sont tous déjà là avant toute intention possible mais également irrécupérables par toute intention. L'engouement fréquent du modèle angoissé d'étudier le rendu de sa pose, le  "je" photographié est toujours un autre, différent et étranger de lui, préalable à lui. Exposant une vérité dépassant la franchise et l'authenticité.
Le reporter de guerre Robert Capa marchant sur une route d'Italie croise une colline dont les chemins semblent des bras. Un soldat américain et un paysan tous deux accroupis à son côté composent un triangle se juxtaposant comme triangle dans le paysage, les deux agitent leurs bras, et le bâton du paysan recouvre une rigole de la pente. L'espace d'un instant, on ne sait plus si c'est seulement un individu qui exécute son geste patriote et dénonciateur ou si c'est un pays tout entier qui déglutit l'envahisseur. Le photographe est le rapport adjacent entre la réalité et le réel, ainsi Doyle nous explique la fameuse scène du travelling de "In the Mood for Love", l'idée de rendre vivant, les personnages comme le décor, de donner couleur à tout ce qui ne se voit pas, et s'entend ou se respire. La marche de Tony Leung et Maggie Cheung prend ainsi les accents d'un ballet, les corps s'aimantent et se désunissent dans une lueur qui réverbère sa propre mélancolie platonique.
Doyle a conclu laconiquement que le cinéma c'est justement "et quelque chose à dire, et quelque chose à montrer", rien ne peut être parfait, et dans cette contradiction il exprime sa lumière.

 

Stéphane Pihan

 


 

 

  

 

 

 

 



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