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Dire à Lou que je l'aime

Dire à Lou que je l'aime, de Hedi Sassi

Les Critiques du Jury du Pari de L'Avenir 

La difficulté de retrouver un père enterré dans le silence...

Etrangement le film se construit en dehors de ce verbe, dire, que le titre annonce en exergue. Car tout se construit dans un décor muet, dans lequel évoluent deux êtres blessés qui se retrouvent le temps d'un Noel endeuillé. Car ce qui se trame entre les murs de cette maison familial, c'est le récit des attentes inassouvies de Lou, jeune artiste en mal de reconnaissance paternelle. Le père est un personnage abattu, résigné au bonheur, qui dans la perte inconsolable de sa femme a perdu toute raison d'être. Il vit cette réalité comme un présent condamné, un deuil de l'instant indépassable. Ce prétexte ne suffit pourtant pas à légitimer la maladresse des non-dits, l' absence borgne du sentiment. Car le désir de cet homme désabusé, qui se consume en silence, n' est rien d'autre en apparence que le souhait modeste de vivre libre avec son chagrin. Si bien que l'arrivée de sa fille arrive comme une contrainte dans l'austérité visible de son quotidien. Un devoir-être coûteux dont il voudrait s' affranchir au plus vite, ce que confirme le calendrier glaçant faisant figurer les dates d' arrivée et de départ de Lou. On se corrige ensuite sur la fermeté de ce constat en apprenant la maladie du père, qui lutte avec l'oubli précoce et les jeux tourmentés que lui joue sa mémoire. C'est dans un maigre carnet qu' il archive ses dernières désillusions, devoirs et obligations, il répertorie ainsi les dernières exigences que lui imposent la vie, les nécessités. Jusqu'à s'obliger de noter, se rappeler, ne pas oublier, avant qu'elle ne parte et ne lui échappe peut être définitivement, de dire à Lou qu'il l'aime. Cet aveu resté tacite depuis toujours, sur lequel tombe la concernée, comme un hasard bienvenu, va révéler quelque chose d'oublié, latent, une pensée tendre libératrice. L'actrice... porte avec justesse le sentiment de manque qui accable, inévitablement, une jeunesse qui ne trouve pas l'estime nécessaire dans les yeux des parents. Cette attente inassouvie est un conflit qui se joue dans l'intériorité, un ressentiment tenace qui avance masqué et dont on ne se libère vraiment jamais. Pour s'en délivrer, du moins en apparence, il faut faire. C'est le choix de Lou qui, comme pour exorciser la tragédie qui se joue dans l'inavoué, emmène son père en terre inconnue. Car les attentions particulières de la jeune fille ne semblent pas suffire à raviver l' émotion perdue, cette tendresse dans le geste et le regard, qu' elle n'a pas eu le temps ni l' opportunité de connaître. Un sapin, des guirlandes pour ne pas contredire les habitudes et honorer l'événement, un fauteuil abîmé accueillant la solitude du père, des dîners silencieux... tout ce décor conventionnel n' est là que pour la forme, elle est venu chercher autre chose, et on sent chez Lou la fatigue de devoir lire entre les lignes, provoquer le discours, arracher les aveux. Cette spontanéité affective est ce qui a manqué. La musique du dictaphone, récurrente et pénétrante, s'échappe tranquillement d'une chambre impersonnelle, et résonne dans les lieux comme la voie intérieure de Lou, un air mélancolique, une peine sourde qui ne parvient à se faire entendre, ou y parvient trop peu. Malgré l'amertume, toujours suspendue aux lèvres, et la déception que guette les regrets, le destin refoulé de cette famille réduite va connaître une joie inespérée grâce à un témoignage d'affection réciproque et imprévisible. Une oeuvre réalisée spontanément sur le bord de mer, des figures anonymes et poétiques de statuettes en pierre superposées délicatement. Ainsi ces êtres inanimés se font quelque part l'intermédiaire fragile entre la passivité insolente du père et l' incompréhension triste d' une jeune artiste. C' est aussi le prétexte à un nouveau départ, vers un meilleur tangible mais déjà menacé par la mort, trompé cyniquement par la maladie. La clarté lumineuse qui s'impose furtivement par les ouvertures contraste aussi étrangement avec l'obscurité ténébreuse de l'intériorité des personnages. Reste que sous la beauté primaire des intentions, le triomphe laborieux des pensées, appuyés par le charme éternel du ciel azur et le chuchotement amical de la mer, on commence à voir disparaître et poindre moins nombreuses ces menaçantes vagues à l'âme. Qui empêchaient égoistement de se dire ces "je t'aime" rarement renouvelés et parfois enterrés trop tôt. Mais la question reste irrésolue car ces mots, timides et indécis, ne semblent pas décidés à sortir autrement que déguisés.

Nicolas DUTENT

 

 



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