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Rencontre avec Francesco Rosi : "Cinéma et politique"

Paris CinéCampus du vendredi 6 juillet 

 

Le grand cinéaste italien Francesco Rosi était vendredi 6 juillet l'hôte de Paris Cinéma. Un public venu nombreux a pu voir ou revoir L'Affaire Mattei avant d'assister aux échanges entre le maître italien et Michel Ciment (critique de cinéma), Marc Lazar (professeur et directeur de l'École doctorale de Sciences Po), Patrick Lafond (docteur en histoire économique internationale contemporaine) et Jean-Philippe Domecq (romancier). Voici les principaux échanges d'une conversation passionnante.

Avant la projection de L'Affaire Mattei, Francesco Rosi, heureux de découvrir comble la belle Salle du Max Linder, présente rapidement son film.
« Je vous remercie de venir voir l'un de mes vieux films. Les rétrospectives sont très utiles pour voir et revoir, pour découvrir, pour que les jeunes voient ces films faits pour réfléchir. Ce film est une biographie, mais rien à voir avec les biopics actuels, plutôt une biographie, comment dire... sociale ?
MC : une biographie éclatée ?
FR : explosive ? Oui, c'est le cas de le dire pour le pauvre Mattei !
Je voulais dire que j'ai tourné ce film, non pour découvrir la vérité sur la mort de Mattei, mais pour ouvrir la discussion, insister sur les doutes qu'avaient soulevés les conclusions de la commission d'enquête qui avait décidé qu'il ne pouvait être question d'un attentat.
Je n'ai donc pas fait le film pour soutenir une thèse, mais pour dire « allons voir les faits et mettons les en question ».
Des années après, on me demande encore de parler de ce film, comme de Salvatore Giuliano. Après sa sortie, la famille a demandé à rouvrir le dossier et le Tribunal a décidé que l'accident venait bien d'une « petite explosion dans l'avion ». Le film a servi aussi à cela.
Mais il faut savoir que ce film ne passe jamais à la télévision, sauf parfois à 2h30 du matin ! Il a eu la Palme d'Or à Cannes mais on ne le trouve plus en K7, et pas en DVD.
Aux Etats-Unis, il avait été acheté par la Paramount, mais je m'étonnais de ne pas le voir sortir en salle, jusqu'au moment où l'on m'a expliqué que la Paramount appartenait à l'une des « 7 sœurs » dont il est question dans le film et que Mattei combat, l'une des 7 grandes compagnies pétrolières mondiales !

MC : dans quelles conditions a été tourné le film ?
FR : c'est un film peu cher, presque un documentaire. Nous étions une petite équipe de tournage, avec Pasqualino de Santis, le directeur photo, un génie de la caméra. Nous sommes partis tourner les scènes dans le désert à 5. Il éclairait les scènes en se contentant de la lumière de la flamme de pétrole. Nous dormions sous des tentes de l'ENI...C'est l'une des rares aides que nous avons sollicitées de l'ENI d'ailleurs, cela et les tournages dans leurs bureaux de Rome. Nous voulions rester indépendants...

Marc Lazar, comment voyez-vous ce film aujourd'hui, vous qui êtes spécialiste de l'Italie contemporaine ?
Ce film ne parle pas seulement de Mattei mais aussi de l'Italie entre 1953 et 1962, avec des flash backs sur l'immédiate après guerre. 3 points me semblent très intéressants, qui ne sont pas toujours faciles à relever pour le public français :
- Le film insiste sur cette particularité italienne : c'est le seul pays de l'Europe occidentale qui ait connu le même parti au pouvoir depuis la fin de la seconde guerre mondiale jusqu'au début des années 90 : la Démocratie Chrétienne. Mattei est un démocrate chrétien. Mais la DC n'est pas un parti unifié. Mattei appartient à un courant plutôt de gauche, qui veut servir l'Etat, développer l'Italie après l'expérience fasciste. Il a un discours presque tiers-mondiste, et prône la méfiance envers les Etats-Unis et les « 7 sœurs », les grandes compagnies capitalistes.
- Le film montre aussi combien la vie politique italienne était complètement impliquée dans les relations internationales de l'époque, dans le jeu de la Guerre Froide. Comme la France, l'Italie a un parti communiste puissant. On voit comment Mattei envisage de jouer la carte de l'URSS contre les Etats-Unis. La scène devant le tombeau de Lénine est très frappante à cet égard.
- On voit aussi à cette époque une Italie en pleine transformation. C'était un pays moins industrialisé que la Pologne après la première guerre mondiale. En moins de 30 ans, il devient l'une des grandes puissances européennes et mondiales. On voit Mattei encourager ce développement. La scène en Sicile le montre promettre du travail et appeler à l'arrêt de l'émigration, et même au retour au pays des émigrés.

MC : Mattei apparaît un peu mégalo dans votre film...

FR : oui mais c'est inévitable pour un homme poussé par cette énergie et cette conviction, qui dormait 4h par nuit, voyageait tout le temps, devait dire non à des puissances internationales. Pour moi, il était un grand italien, un homme positif pour son pays. Quand j'ai fait le film, je me suis dit que s'il y avait eu d'autres Mattei à l'époque, l'Italie serait devenue une énorme puissance industrielle.
On m'a fait souvent la remarque que le vrai Mattei n'était peut-être pas aussi flamboyant que celui du film, plus timide. Mais qu'importe . Un grand journaliste italien a écrit dans le Corriere della Sera : « Peu importe si le personnage de Mattei n'est pas entièrement fidèle, Rosi et Gian Maria Volonté ont fait dire à Mattei ce qu'il aurait dit, s'il avait été capable de le faire aussi bien ! »

Patrick Lafont, vous qui êtes un spécialiste de ce personnage historique, quel est votre avis ?
Avant qu'il ne s'occupe de pétrole, Enrico Mattei était déjà chef d'entreprise. Il est né en 1906, et a créé une entreprise chimique dès les années 30, sous le fascisme. Il aurait même prospéré grâce à des commandes de l'armée.
Mais quelques rencontres le font évoluer à partir de 1939-40, notamment celle d'un grand universitaire catholique. Il forme Mattei, le fait connaître à d'autres étudiants, dont Giorgio La Pira, le maire de Florence qui apparaît dans le film.
A partir de 43, quand les allemands sont à Milan, Mattei entre dans la résistance et devient membre du Comité de libération national de l'Italie du Nord. Il y joue un rôle central en tant que trésorier, puis devient député de la DC à partir de 1945. On voit donc bien le cheminement qui le mène, des années plus tard, à son action au sein de l'ENI.

MC : mais la démarche de Rosi est le contraire de la biographie filmée, le « biopic ». On voit bien comment, au début du film, vous évacuez en moins de 10 mn les aspects biographiques et psychologies (l'épouse qui apprend la nouvelle, la vie de couple...), pour traiter de ce qu'est vraiment Mattei dans le reste du film.

JPD : c'est bien cela le cinéma politique ! Réussir à faire un film sur ce qui n'est pas considéré comme filmable. Faire d'une abstraction (la politique, le pétrole) une œuvre d'art et d'action. Pensons par exemple à Eisenstein qui disait qu'il voulait filmer le Capital de Marx !
C'est un film qui sait allier le travail de réflexion et un lyrisme vibrant. En vrai fils de Machiavel, Rosi ne se demande jamais s'il faut avoir le pouvoir, tant c'est évident qu'il le faut, à une époque (les années 70) où le pouvoir est pourtant mal vu.

Francesco Rosi, vous étiez assistant de Visconti, vous avez tourné de nombreuses scènes de foule. Comment sont-elles préparées ?
FR : Il faudrait parler de l'art de faire du cinéma ! On me dit « metteur en scène politique », oui, mais c'est réducteur, le cinéma reste le cinéma ! Même si on s'intéresse à la politique, il faut la vibration, l'émotion donnée au public. J'ai revu mon film ce soir, j'ai été surpris : le film parle tout le temps, mais il se passe aussi quelque chose à travers les regards, les gestes, les angles de vue qui font que le public s'identifie au personnage.
C'est pourquoi, avant de parler des scènes de foule, je voulais dire que je suis surtout fier d'avoir dirigé cet acteur génial, extraordinaire, qu'est Gian Maria Volonté ! C'est lui le moteur du film.
Quant aux scènes de foule, j'ai souvent attaché beaucoup d'importance aux lieux eux-mêmes où elles se déroulaient, en essayant de tourner là où les événements avaient eu lieu. En Sicile pour le discours de Mattei, j'ai tourné exactement dans le même village, la place, la maison où il fait son discours, les pierres, ce sont les mêmes ! En tournant cette scène, ils ont retrouvé le moment qu'ils avaient vécu avec Mattei. Le sicilien qui dans le film demande à Mattei de rester avec eux, c'est celui qui l'a vraiment dit au vrai Mattei. Revivant ce moment, il a su retrouver exactement les paroles. C'est aussi cela l'art de faire du cinéma. Il faut un réalisateur qui sente cela, qui provoque ces instants !

Marc Lazar, il existe néanmoins une tradition du film politique en Italie. Comment l'expliquer ?
Marc Lazar : Parce que l'Italie est un pays socialement très contrasté, où le processus d'industrialisation accéléré après la guerre a engendré des contrastes énormes, et de grandes violences (le terrorisme, la mafia...). Pour les italiens, le rapport à l'Etat, très récent, n'est pas complètement évident ni légitime. Enfin, la non alternance de 1947 au début des années 90 a créé une situation de blocage, qui paradoxalement a ouvert la voie pour que les artistes et les intellectuels s'expriment.

FR : c'est vrai que c'est une spécificité de la culture italienne par rapport à la votre, cette absence de sentiment de l'Etat, car l'unité de l'Italie ne remonte qu'à 1860. En plus, notre Etat a sans cesse à rivaliser avec le Vatican !
Mais dans les moments de désastre, les artistes se sont toujours demandés comment participer. Il suffit de penser aux films de Roberto Rosselini, Rome ville ouverte, Allemagne année zéro.

MC : Vous avez commencé en faisant des études de médecin légiste. Presque tous vos films sont un discours sur un cadavre. La mort comme point de départ, est-ce une pensée napolitaine par excellence ?
FR : On pense souvent que Naples est une ville joyeuse, mais cette ville a une histoire bien plus compliquée. Elle a connu une domination étrangère permanente, a été la ville la plus bombardée lors de la seconde guerre mondiale. Aujourd'hui la Camorra reprend de la vigueur avec le narco trafic. A Naples aujourd'hui, la mort est quotidienne, on tue dans les rues, c'est une réalité ! C'est pourquoi les napolitains ont un fond de pessimisme même s'ils aiment la vie. Pas étonnant donc que les artistes soient aussi très préoccupés par la mort !

 

 





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