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© photos : Jean Quelquejeu 

 

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Produire au Liban

Paris CinéCampus du dimanche 8 juillet 

 

 

Charlotte Vincent, Aurora Films, modératrice du débat, commence par se présenter : productrice française, elle connaît bien le Liban pour avoir co-produit deux courts-métrages là-bas. Sur scène, on trouve également Aimée Boulos, présidente de la Fondation Liban-Cinéma, structure créée il y a quatre ans pour soutenir le cinéma libanais et « développer la production, aussi bien en volume qu'en qualité » ; Maya de Freige, conseillère audiovisuel au Ministère de la Culture libanais, mais aussi Jab Abi Khalil, qui représente Beirut DC, association de réalisateurs et de professionnels, qui œuvre pour la production, la promotion et la distribution des films libanais. Ce collectif est d'ailleurs à l'origine d'une biennale, les Journées Cinématographiques de Beyrouth, montrant des films du Liban du monde arabe. Enfin, Pierre Sarraf représente né.à Beyrouth, société de production très active (sept films à Paris Cinéma dans le cadre du programme « Nouveaux Cinémas Libanais »), ouverte notamment aux coproductions avec la France. né.à Beyrout est d'autre part à l'origine du Festival du film libanais au Liban, montrant exclusivement des œuvres de réalisateurs du pays du cèdre.


Le but de cette discussion est de dresser un état des lieux pragmatique du secteur cinématographique au Liban. Quelles sont les conditions de production d'un film au Liban et plus largement, quelle est la place du cinéma dans ce pays à la situation politique instable, voici les questions auxquelles vont tenter de répondre les intervenants de ce débat.

 

Maya de Freige débute en dressant un rapide historique des évolutions du secteur : « depuis 1957 jusqu'à Caramel aujourd'hui, les choses ont bien changé. Les années 60 représentent un certain Âge d'Or, où une soixantaine de films étaient produits par an, notamment grâce à l'apport des égyptiens. Aujourd'hui, l'industrie est en baisse, indéniablement. Le cinéma libanais ne survit qu'à travers le financement européen, du Fonds Sud en particulier, qui donne tout de même des obligations quant au genre et à la nationalité des projets. Il y a une absence notable de financement par la télévision, qui préfère produire des talk shows ou des émissions de variétés. Côté public, on va au cinéma pour se divertir et on est peu enclin aux films d'auteurs. Aujourd'hui, il y a une dizaine de projets par an aidés par le Ministère, cette aide reste modeste mais elle a l'avantage de favoriser l'ouverture à la coproduction. Avant la guerre de Juillet 2006, une loi devait passer, relative au mécénat et à la censure, pour ouvrir de nouvelles portes, mais la situation politique, sociale et économique du pays après ce conflit a tout arrêté. C'est compréhensible : la culture, dans cette conjoncture, n'est pas une priorité. Le Ministère de la Culture lui-même n'a pas les moyens de fonctionner. Le cinéma libanais tâtonne. La guerre inspire, prouve la capacité de résistance des artistes, mais les projets restent modestes. Quoique Caramel, dernièrement, soit l'exception qui dément cela. Il a été vendu dans plus de trente pays. Nos objectifs principaux, pour assurer l'avenir, c'est de construire un fonds de soutien, d'impliquer les médias, de former des producteurs et bien sûr, d'abolir la censure.

Pierre Sarraf : En tant que producteur, je peux vous dire qu'il y a au Liban beaucoup de bonnes intentions, mais la situation est difficile, parce que nous avons affaire à des problèmes qui nous dépassent. Mais tout n'est pas noir, entre aujourd'hui et il y a dix ans, les choses vont mieux. Je le vois à travers notre festival. Quand nous avons commencé en 2001-2002, on avait toujours peur de ne pas pouvoir boucler la programmation, faute de films. Aujourd'hui, on reçoit entre 160 et 170 projets, tout format confondu. Mais il est évident qu'il reste des choses à faire.

Aimée Boulos : Il y a tout de même une dynamique, repérable chez tous les acteurs. On est passé d'un ou deux longs métrages tous les deux ans et maintenant, on arrive à en produire 4 ou 5 par an, que ce soit du cinéma populaire ou du cinéma d'auteur.

Charlotte Vincent : Vous qui êtes producteur, comment se déroule la production d'un film au Liban ? comment vit une société de production là-bas ?
P.S. :
En fait, en général, la structure tourne autour du réalisateur. C'est lui qui crée sa boîte pour faire son film, il n'y a pas la même notion qu'en France de « la boîte de production ». Dans mon cas, on contourne, on crée notre propre modèle. Pour installer notre société, on fait beaucoup de clips vidéos – qui est un gros marché – ça nous permet de faire entrer des fonds et de faire des films. Le problème majeur, en fait, c'est qu'on développe les films, qu'on essaie de trouver des partenaire – le réseau est très important – et une fois qu'on les a trouvés et qu'on signe le contrat, on se retrouve minoritaires, parce que nous n'avons pas la puissance financière avec nous. Les films se font, mais voilà, à un moment donné, on perd ce pouvoir...

Charlotte Vincent : Le fonds de soutien pourrait améliorer cela, non ?
A.B. :
Oui, à l'origine, le but de notre fondation, c'était d'intéresser les financiers, les banques. Mais on a rapidement déchanté. Pour les banques libanaises, qui sont majoritairement des banques commerciales, le cinéma n'est pas un investissement assez sûr. Mais on continue à organiser des séminaires avec les directeurs de banque, disons qu'il y a un début de sensibilisation. L'autre obstacle qu'on rencontre aujourd'hui, c'est vis-à-vis des mécènes : ils donnent la priorité à l'humanitaire, et on les comprend. Nous avons revu notre stratégie : désormais, on met l'accent sur la promotion des films libanais dans les grands festivals occidentaux et arabes, pour intéresser les producteurs. Depuis 2 ans, nous sommes présents à Cannes, au Caire, à Dubaï... et on élargit vers d'autres événements. Et sur notre territoire, on organise également des séminaires de formation pour pallier ce que je pense être le maillon faible du cinéma libanais : les producteurs.
Il faut qu'on intègre mieux le cinéma dans la vie économique et, selon moi, cela passe par deux choses : développer la coproduction avec les pays arabes et saisir l'opportunité du DVD, qui offre une réelle chance de diffusion.
Au niveau de la production, on sait que produire un film au Liban est un parcours du combattant, les cinéastes deviennent leurs propres producteurs, par défaut. Une vingtaine de société existent au Liban, mais elles sont destinées au marché lucratif du clip et de la publicité. Au Liban, on produit ce genre de produits pour tout le monde arabe, on est très réputés pour ça. Mais quand on parle de cinéma, il n'y a pas de véritables producteurs au Liban, plutôt ce qu'on appelle des producteurs exécutifs. Les chaînes de télévision aident peu, la filiale arabe d'ABC a par exemple aidé Bosta l'autobus. Et puis, ces médias jouent double-jeu, leur effort de cinéma, il consiste à tirer un film de séries à succès de qualité très moyenne. Ce sont des gros succès, certes, mais qui peuvent porter préjudice à la qualité du cinéma libanais. De plus, la sortie des films est très aléatoire. Caramel n'est pas encore sorti, il est encore repoussé. Enfin, il y a cet autre aspect : le budget moyen d'un film au Liban est de 750 000 $, il y a beaucoup d'entraide et de bénévolat, mais à terme, pour développer véritablement ce secteur, il faudra bien payer ces gens. La solution vient peut-être des autres pays arabes, notamment l'Egypte. C'est un pays où le cinéma remonte la pente, avec de nouveaux cinéastes, de nouveaux financiers, et le Liban peut être un partenaire idéal. Géographiquement nous sommes proches, nous partageons la même langue. Sans parler de la lumière de notre pays, qui est magnifique pour les tournages.
Au niveau de la diffusion, le DVD prend de plus en plus d'ampleur : 100 films par an sortent sur ce support, environ 50 étrangers et 50 films arabes, dont libanais. Les gens en sont très friands et la distribution s'améliore. Le droit d'auteur est de plus en plus appliqué, ce qui est de bon augure pour lutter contre le piratage, qui est un problème. Il y a un marché parallèle, de l'importation et sur Internet, mais je suis sûre que lorsque la situation politique et sécuritaire ira mieux, le droit sera appliqué.

C.V. : Jab Abi Khalil, quel est votre avis ? Vous faites beaucoup de « workshops » pour les producteurs, non ?
Jab Abi Khalil :
En fait, il faut se poser cette question : qui produit au Liban ? D'après moi, il y a trois options. Primo, la télévision arabe finance beaucoup de reportages. C'est assez énorme, mais très partisan, les chaînes étant généralement liées aux partis politiques en place. Deusio, il y a la coproduction avec les pays étrangers, mais peut-on vraiment parler de coproduction quand la part libanaise de budget ne représente que 5%, 10% grand maximum ? Tertio, il y a l'initiative personnelle : on fait avec les moyens du bord et c'est très aléatoire. Mais on essaie ! Lors des workshops qu'on organise pour former des producteurs, les participants sont d'ailleurs des réalisateurs, qui viennent avec leur scénario. Quant à la diffusion et la distribution, nous, nous sommes associés à deux projets : Medscreens, qui aide les films méditerranéens à être projetés et EuroMed Cinéma.
Moi, je suis réalisateur, quand je tente de produire un film qui n'est pas le mien, je me tourne vers l'Europe.

C.V. : Quels sont les pays coproducteurs ?
J. A.-K. :
On a évidemment beaucoup d'affinités avec la France, ne serait-ce que par la langue. Mais on travaille aussi avec la Suède, l'Egypte, la Suisse, la Suède...
P.S. : Même si l'apport libanais est faible, cette démarche est importante. Si nous n'avons pas la puissance financière, nous avons un apport en développement à mettre en avant. Chaque pays européen met en place ou possède déjà son Fonds cinéma du Sud, c'est bien qu'ils sont de plus en plus favorisés. Quant au privé, il reste timides, ses contribution sont modestes, mais ils sont de plus en plus intéressés.

Intervention dans la salle de Khalil Joreige, réalisateur : Moi, je ne peux pas me passer du privé pour faire mes films ! En fait, je crois qu'il faut raisonner en terme de coûts de production. Avec le marché de la publicité et du clip, les coûts de production ont explosé, et pour faire nos films, on fait marcher le système D, car on ne peut pas rivaliser. Une des choses qu'il faut garder à l'esprit c'est qu'on peut toujours produire, pour peu qu'on accepte de travailler sur un niveau modeste.

A.B. : Oui, je me souviens qu'un jour, Kiarostami était venu à Beyrouth pour une conférence et lui aussi plaidait pour un cinéma modeste. Il disait : « trouvons notre propre voie, en travaillant plus le scénario, une production originale, trouvons un langage nouveau sans vouloir rivaliser avec les grosses productions occidentales, parce que c'est impossible ».

P.S. : Oui, il faut raisonner au cas par cas, selon les films. Mais de toute façon, financement en coproduction ou argent privé, cela dépend du relationnel de chacun.

C.V. : Quel est l'avenir, maintenant ? Que faire pour améliorer la situation ?

P.S. : Déjà, personnellement, je ne crois pas que le producteur soit, comme on l'a dit, le « maillon faible ». Il ne faut pas oublier la prépondérance de l'environnement, boursier, politique, etc. Et puis, n'oublions pas non plus que plus le pays est petit, plus l'audience est limitée. Cela joue aussi. Il nous faut élargir cet horizon-là aussi.

C.V. : Vers d'autres pays arabes ?

A.B. : Ce sont des pays assez imperméables au cinéma libanais, en fait. Même en Egypte, on ne voit pas de films libanais. Et au Liban, mis à part quelques films égyptiens... Il faut favoriser les échanges entre pays arabes et c'est à quoi travaille notre fondation.

J.A.-K. : Ce qui manque, ce sont surtout les aides. Au Liban, il n'y a aucune aide publique pour promouvoir le cinéma libanais à l'étranger. C'est pour ça que nous prenons les choses en main en créant un fonds de soutien, même modeste, pour développer cela.

Intervention de K.J. : Avec l'apparition de nouvelles chaînes de télévision arabes, il y a une nouvelle donne au niveau de la production et de la distribution dans les pays arabes et non arabes. Il y a une porte par là, notamment avec les chaînes de télé égyptiennes.

M.D.-F. : Les chantiers, selon moi, sont les suivants : assurer la diffusion réciproque, travailler à la défiscalisation, assouplir les procédures... La Commission du ministère est au travail.

A.B. : Un grand pas a été franchi : il y a un éveil à l'importance de l'industrie du cinéma. On a maintenant conscience que le cinéma peut être une industrie porteuse, qui peut amener des devises et de l'emploi. Ça prendra du temps à se mettre en place, mais c'est irréversible. Et le mouvement est en marche. Il faut être patient.

Public : Existe-t-il au Liban l'équivalent d'un CNC ? Les télévisions libanaises ne sont-elles pas tenues de financer le cinéma ? Enfin, n'y-a-t-il aucun syndicat de producteurs ?

M. D.-F. : La structure type CNC existe, mais les moyens manquent. La loi qui devait passer avant la guerre de Juillet devait pallier ces lacunes, mais pour l'instant, elle est dans un tiroir. Pour ce qui est de la télévision, nous avons le Conseil National de l'Audiovisuel et des lois, mais là aussi, il faudrait accentuer l'effort pour faire appliquer les règlements.

P.S. : Il existait bien un syndicat, mais après l'occupation syrienne, il s'est scindé en deux. D'un côté, il y a le syndicat des artistes, de l'autre celui des professionnels du cinéma. C'est compliqué.

A.B. : Oui, cette partition les a considérablement affaiblis.

Public : Ne pensez-vous pas d'un système à la française, où un pourcentage des billets vendus revient à la production, serait une solution pour développer le cinéma libanais ?

M. D.-F. : C'est une proposition qui serait intéressante en effet. Mais au Liban, le principe d'unicité du budget interdit cela. C'est la règle : toutes les sources d'argent public sont centralisées par le Ministère des Finances qui redistribue ensuite selon les besoins. On ne peut pas passer outre.

A.B. : Vous savez, la culture au Liban, c'est à peu près 0,2% du budget de l'Etat. On n'arrive même pas à payer les fonctionnaires, donc ce sont de toutes petites aides. Mais oui, ce système pourrait couvrir la production d'une dizaine de longs métrages par an. Ce qu'il y a, c'est qu'il remet en question un principe d'organisation politique millénaire...

Public : Vous parliez de coproduction et de la position minoritaire que vous y occupiez. Finalement, à quel degré la production affecte le contenu ?

P.S. : ça l'affecte, bien sûr. La post production par exemple se fait rarement chez nous... Mais les choses se font dans la concertation et le dialogue. En fait, avec la protection du droit d'auteur, notamment en France, les contraintes de production affectent peu l'artistique.

 





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