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Le scénario, un art de la réécriture

Paris CinéCampus 
lundi 9 juillet  

 

Rusudan Chkonia est une jeune réalisatrice georgienne dont le projet de film Keep Smiling a été séléctionné par un jury qui lui a permis de s'installer à la résidence de Cinéfondation pour y poursuivre un travail de réécriture de son scénario.
Invitée de Paris Cinéma, Rusudan Chkonia présente à la célèbre école de cinéma la Fémis son travail de réécriture, pour un public averti et intéressé.

Avec Pico Berkowitch (coach de comédiens, modérateur)
Scénario lu par la comédienne Pauline Jambet.

 

De l'écriture...

Rusudan Chkonia explique que ce scénario représente quatre années de travail. Il se fonde sur un événement réel, un concours de beauté entre femmes mères de familles nombreuses ; une des participantes de ce concours lui a relaté son expérience.

Le campus commence par une lecture de synopsis et de scènes de dialogues du scénario. Pico Berkowitch fait remarquer la complexité de ce scénario aux multiples personnages, construit comme un roman russe. Une lecture est donc nécessaire pour entrer dans le scénario et comprendre les liens entre les personnages.

Derrière la table où sont installés Pico Berkowitch, Pauline Jambet et Rusudan Chlkonia, défilent des images prises lors de repérages pour le film. Visages de femmes, habitats collectifs de réfugiés, scène du théâtre ou a lieu le concours du beauté... Le diaporama donne une idée de ce que pourra être le film réalisé à partir de ce scénario.

Pauline Jambet entame alors la lecture du synopsis, s'arrêtant sur certaines scènes choisies au préalable par la réalisatrice / scénariste pour lire les dialogues. Le public écoute cette histoire, et se familiarise ainsi avec le ton du film, les personnages, leur histoire, et le déroulement de la compétition.

Après la lecture, Pico Berkowitch précise que la version que le public a entendue a du retard sur la version actuelle ; depuis cette version originale, il y a eu un travail de réécriture, et le scénario a évolué.

Mais déjà, suite à cette lecture du scénario original, une main se lève dans le public :
« Vous avez parlé de deux prologues ; de quoi s'agit-il ? S'agit-il de plans préalables au générique ? »
RC : Oui, ces deux séquences sont censées être montrées avant le générique. Mais en l'état actuel du scénario, seul le premier prologue sera conservé : pour le deuxième, je ne suis pas sûre.

 

A la réécriture

Pico Berkowitch reprend alors la parole ; les changements dans le scénario concernent deux aspects : la structure et les personnages.

Rusudan Chkonia commence par expliquer les changements structurels :

Le premier changement apporté concerne le nombre de participantes. Dans la version actuelle du scénario, il y a onze participantes. Le film commence au moment où ces onze femmes apprennent qu'elles ont été sélectionnées pour participer au concours. On apprend que seules dix de ces onze participantes seront réellement en lice pour gagner la compétition. L'une d'elle sera éliminée avant le début du concours. Dans tout concours de beauté, il y a toujours une participante en plus. Officiellement, celle-ci est là pour remplacer toute candidate qui serait tombée malade ou se serait désistée au dernier moment. En fait, c'est un moyen de maintenir une forte tension.
Le deuxième changement : maintenant, le film est plus léger, plus comique. La lecture du scénario ne l'a peut-être pas mis en évidence, mais la mise en scène tire le film vers la comédie, une comédie noire.
Un autre changement a été apporté dans la gestion du temps. Le film comporte aujourd'hui une ellipse temporelle. Il commence avec le début du concours, lorsque les femmes apprennent à danser... etc, puis finit sur les derniers jours. Le concours entier est censé durer deux semaines, mais on n'assiste pas au défilé des jours. Les jours filmés sont datés, séparés par des intertitres, pour que le spectateur puisse se situer dans le temps.

Pico Berkowitch : Maintenant, passons aux personnages. Rusudan Chkonia, quels sont les changements apportés aux personnages au cours de cette réécriture ?

RC : D'abord, il y a Lisy [l'une des onze participante du concours], un personnage toujours passif, très obéissant à sa mère. Dans la version originale, sa mère parle pour elle, elle se tait. D'un côté, j'aimais ce personnage qui se taisait. Mais il fallait apporter une explication ; pourquoi reste-t-elle muette ?
Ma réponse a été technique : des troubles de l'élocution. Ma grand-mère était orthophoniste. J'ai vu au cours de mon enfance de nombreux enfants souffrant de troubles de l'élocution. En général, ces enfants souffraient également de troubles psychologiques ; Mais ce qui était surprenant, c'était que s'ils ne pouvaient parler correctement, ils n'avaient aucun trouble de l'élocution lorsqu'ils chantaient. Alors, j'ai décidé que dans mon scénario, quand Lisy aurait quelque chose d'important à dire, elle le chanterait. Ceci produit un effet à la fois tragique et comique. Dans une situation dramatique où le personnage doit absolument s'exprimer, il chante : c'est paradoxal.
Puis, j'ai introduit deux nouveaux personnages : deux soeurs jumelles. Elles sont sœurs, et donc solidaires. Si l'une d'elles est éliminée, l'autre se désiste également. Elles déjouent ainsi le système du jury qui ne peut en éliminer aucune des deux.
Le personnage d'Anka, artiste peintre, disparaît du scénario dans la version actuelle alors que, les photos du diaporama en témoignent, le lieu servant pour son atelier avait déjà été choisi.
Nata, au départ un personnage très important, presque le personnage principal, devient un personnage secondaire. [Nata est la femme qui cherche à cacher le fait qu'elle allaite son petit dernier, et qui veut absolument gagner ce concours pour payer les dettes de son mari, rêveur incorrigible]

 

Scénariste démiurge et personnages marionnnettes

Pico Berkowitch fait une remarque d'ordre général : il s'agit d'un scénario choral, avec un nombre important de personnages. Dans ce type de scénario se pose toujours la question de savoir si l'on choisit un personnage qui sera plus important que les autres. Mais pourquoi avoir choisi de diminuer le rôle de Nata ?

RC : Cela s'est fait naturellement, en écrivant, sans doute parce que j'avais besoin de faire de la place au personnage de la réfugiée [Hélène, une réfugiée d'Abkhazie, vit avec son mari et ses quatre enfants dans une chambre d'hôpital, dans une misère profonde].

PB : sur ces modifications structurelles et de personnages, y a-t-il des questions ?

Question : Comment décidez-vous de faire évoluer le scénario ? En relisant vous-même, ou en le faisant lire à des observateurs étrangers, ou à un collaborateur ?

RC : Les deux, en fait.

Question : D'après la lecture du scénario, il semblerait que le nombre de lieux filmés soit assez limité : est-ce un choix délibéré, pour créer une sorte de huis clos et accroître la tension ?

RC : L'impression donnée par la lecture est trompeuse. En plus des scènes sélectionnées, il y a de nombreuses scènes qui décrivent le quotidien des participantes au concours, qui se déroulent dans leur domicile. Par exemple, regardez ces photos de l'hôpital où vit la réfugiée d'Abkhazie. Il s'agit d'ailleurs de photos de repérage, prise dans un authentique hôpital où vivent des réfugiés.

Question : Vous parlez de comédie noire : Cherchez-vous à dénoncer le système d'élection par un jury ? S'agit-il d'un film engagé, ou d'une comédie pour faire passer le temps ? Vous identifiez-vous à l'un de vos personnages ? Vous servez-vous de la voix d'un de vos personnages pour dénoncer un certain système ?

RC : Le personnage le plus important pour moi, c'est Gventsa, la violoniste [la plus jeune des candidates, qui se suicide à la fin du film, dans une des scènes lues par Pauline Jambet]. Mais je ne m'identifie pas à elle. Un film, pour moi, n'est pas là pour apporter des réponses, mais pour poser des questions. La question qui est en jeu dans ce scénario est celle de la dignité. Une de ces femmes va gagner le concours : mais que gagne-t-elle réellement ? Qu'est-ce qui est vraiment important ?

Question : La réalité dont vous vous êtes inspirée était-elle aussi dramatique, notamment en ce qui concerne l'issue de votre film ? [référence au suicide de Gventsa]

RC : Oui, la réalité est dramatique. Mon pays a connu trois révolutions, une guerre civile de 15 ans... C'est un endroit très dramatique, mais c'est intéressant.

Pico Berkowitch : Pourriez-vous nous parler du personnage du Français Jean-François, qui fait partie du jury, et dont on découvre à la fin qu'il n'est qu'un chauffeur de camions ?

RC : Je ne suis pas sûre encore de la garder dans la version finale. Son histoire est potentiellement énorme à raconter : comment s'en servir sans bouffer le reste du film ? Je dois faire des choix. Le film dure environ deux heures, comporte treize personnages principaux – les candidates, le président du jury Otari, et le Français Jean-François – plus les personnages des maris et des enfants.

 

L'histoire du roi tout nu...

PB : Mais le personnage de Jean-François n'est pas si fictionnel : pouvez-vous nous raconter l'histoire réelle dont vous vous inspirez ?

RC : Il y a une quinzaine d'années, en Georgie, une metteure en scène américaine a été accueillie dans un grand théâtre de la capitale, l'équivalent de la comédie française. Il y a eu tout un tapage médiatique autour de sa venue, et autour de sa pièce. Les gens s'y sont précipités, mais la pièce se révéla très mauvaise. Or personne n'émit aucune critique : il y avait eu tant de publicité, de promotion, que personne n'osait dire du mal de la pièce ! On disait : "Hmmm, c'est une pièce très... intéressante..." C'était comme l'histoire du roi qui est tout nu, mais à qui aucun de ses courtisans n'ose le dire !! Finalement, il s'est avéré que cette Américaine n'était pas metteure en scène du tout.
Dans mon scénario, ce Français fait des choses étranges, surprenantes, mais tout le monde en dit du bien, disant que c'est un "excentrique"... On apprend à la fin du film que c'est un chauffeur routier.
Cette situation peut fournir un très bon matériau comique, mais il faut lui donner de l'espace ; encore une fois, il faut faire des choix.

Question : Votre projet semble assez avancé : les repérages sont faits, il semblerait que vous ayez déjà choisi les acteurs... Est-ce habituel d'apporter encore des changements au scénario à un stade aussi avancé ?

RC : Oui, oui, je pense que c'est normal. Nous pensons tourner au printemps 2008 : c'est habituel. On peut même apporter des changements pendant le tournage !

Question : j'ai été très touchée par vos personnages, j'ai beaucoup aimé le scénario. Mais il y a une chose que je ne comprends pas au sujet de la compétition ; s'agit-il d'une émission de télé-réalité, une sorte de Loft Story ? Qui sont les organisateurs ?

RC : Il ne s'agit pas de télé-réalité, car on ne filme pas les femmes 24h sur 24. Elles rentrent chez elles, ont une vie privée. Mais c'est tout de même le même type d'émission. C'est un projet piloté : les organisateurs ont eu l'idée de ce concours, ils ont présenté leur projet aux autorités, qui l'ont approuvé et ont accepté de verser des subventions pour qu'il soit mis en œuvre. Il s'agit d'un projet contesté : dans le film, on voit des manifestations féministes dans la rue, celles qui ne sont pas sélectionnées protestent aussi...

Question : Mais s'agit-il d'un concours public ou privé ? Qui sont ces femmes et comment ont-elles entendu parler de la compétition ?

RC : c'est un concours public, également financé par des fonds privés, lié à une sorte de mafia. Mais les femmes ont été informées de manière directe et ouverte, par des annonces dans des journaux, et par des tracts distribués dans des organismes d'aide aux mères de familles nombreuses.

Question : Je voudrais savoir quelles ont été vos motivations pour faire ce film : quels ont été les éléments déclencheurs ? Et vous inspirez-vous parfois d'un story board, de dessins, pour imagine la mise en scène ?

RC : Mon but était de raconter l'histoire qui m'avait été relatée, en me centrant sur la question pénible de la dignité. Pour le story board... Oui, parfois, quand j'écris, je fais des dessins, pour me représenter les scènes.

 

Un film engagé ?

Question : Souvent, dans ce type de concours, on vend un rêve inaccessible à des femmes de milieux modestes. Vous avez parlé de mafia : je pense à la prostitution, et au trafic de femmes dans les pays de l'Est. Est-ce de ces problèmes que vous voulez parler ? Souhaitez-vous avertir les jeunes femmes de votre pays contre ces dangers ?

RC : j'ai voulu parler des rêves d'une vie meilleure qu'ont ces jeunes mères de familles nombreuses. Mon film ne traite pas de la mafia. Je me place du côté de ces femmes qui espèrent trouver une vie plus facile, plus heureuse.

Question : j'ai une question sur le processus même de réécriture. Quel a été l'apport de la résidence Cinéfondation ?

RC : La réécriture est un processus très difficile. Il y a des aspects très techniques, comme celui de la durée. Et puis, on a toujours tendance à écrire un nouveau scénario, au lieu de retravailler la version originale. Pour ce qui est de la Cinéfondation, il y a un échange avec les autres scénaristes qui sont également en résidence, mais de manière informelle. Cela peut aider, mais on ne peut pas dire non plus que nous jouions des rôles de script doctors les uns pour les autres... Le fait d'être en résidence m'aide surtout à me concentrer sur mon travail.

Question : Je regrette le personnage de Nata ...

RC : Mais Nata ne disparaît pas. Elle devient seulement moins importante.

Question : Comment rendre un scénario aux thèmes aussi graves comique ? Comment le scénario peut-il avoir du rythme alors que l'histoire est si dramatique et les thèmes abordés si lourds ?

RC : L'histoire est grave, c'est vrai. Mais on peut voir les choses graves et tristes de manière différente, en prenant de la distance. Il ne s'agit de toute façon pas vraiment d'une comédie, mais d'une tragi-comédie.

Question : Etes-vous réalisatrice dès le départ, ou seulement scénariste de formation ? Quelle différence entre ce que l'on écrit et ce qui est mis en scène ?

RC : Pour tous mes films précédents, j'étais à la fois scénariste et réalisatrice. Quand j'écris, je pense déjà aux aspects techniques, à ce que je ferai pour la mise en scène. En fait, tout se fait en même temps, pratiquement.

Question : Est-ce important pour vous de tourner en Georgie ? Pensez-vous que cela sera possible ?

RC : Cela dépend des arrangements de coproduction. J'espère tourner en Georgie, mais il faudra peut-être tourner certaines scènes d'intérieur ailleurs, pour satisfaire les accords de coproduction. Mais il est important pour moi de tourner les scènes d'extérieur en Georgie, car c'est une histoire proprement géorgienne.

 

 



 



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